Profession : nègre de fac

CaféBabel.com | 18/06/2009 | par Léa Khayata
jeudi 17 mars 2011
par  antonin
4 votes

Ils sont payés pour écrire les mémoires et les thèses des autres. En France, la sanction existe mais n’est pas souvent appliquée… Enquête sur ces plumes savantes de l’ombre.

Nicolas est un étudiant et, comme beaucoup, il doit travailler pour payer son loyer et ses quelques sorties. Si son sort est banal, ses extras ne le sont pas : il est nègre d’université. « C’est un des rares métiers intellectuels pour lequel je peux être rémunéré à mon âge. » 24 ans, et pas envie de bosser comme serveur dans un café ou vendeur de fringues. Plusieurs annonces trouvées sur des sites Internet de jobs étudiants suggèrent que Nicolas n’a rien du cas isolé. Mais les universités sont muettes à ce sujet. Sur les neuf contactées pour cette enquête, une seule a répondu. Il s’agit de Paris 8 : « Ces pratiques étant illégales, nous n’avons rien à dire à ce sujet. Si vous souhaitez avancer, ne vous adressez pas aux services communication des facultés. » Message reçu.

 Nicolas et son patron : une affaire qui roule

Nicolas lui, ne rechigne pas à raconter les dessous de son gagne-pain. Il rencontre son employeur par l’intermédiaire d’un ami. Diplomate trentenaire, marié avec deux enfants, Hicham vient du Golfe, mais ne roule pas sur l’or. Quand Nicolas lui réclame 750 euros par mois pour la rédaction d’une thèse s’étalant sur deux ans, il se dit incapable de payer une telle somme. Ils se mettent finalement d’accord sur le montant de 600 euros mensuels. Hors taxe, bien sûr.

Si Hicham est prêt à débourser une telle somme pour son diplôme, c’est qu’il n’en est pas à sa première expérience avec Nicolas. Ce dernier a déjà rédigé deux mémoires pour son compte, gratifiés respectivement de 15 et 16 sur 20. Hicham a payé, en plusieurs fois, 2 500 euros pour les 90 pages du premier, et 4 000 euros pour les 150 du second. La thèse devra faire 500 pages environ, soit 15 000 euros sur deux ans.

Pour les mémoires, Nicolas a passé quinze jours enfermé chez lui avec cinq ou six livres à chaque fois, à raison de six ou sept heures de travail quotidien. Les thèmes choisis sont assez analytiques, pour limiter le travail de recherche. Nicolas considère tout ça avec une pointe de mépris : « Les sciences sociales, c’est quand même pas mal de branlette. » Arrive ensuite le moment de la relecture par Hicham. C’est lui qui présente le mémoire devant des enseignants de l’université. Car cette fois, pas de doublure ni de souffleur : il doit donc avoir parfaitement intégré le travail de Nicolas.

Ce dernier juge pourtant très aisé de démasquer l’imposture, pour qui voudrait se donner la peine de chercher : « Le mémoire est nécessairement truffé de références personnelles. Je cite La raison dans l’histoire de Hegel en introduction. De là à lui expliquer tout le bouquin pour qu’il comprenne le lien… » Hicham pourrait jouer sur le fait qu’il n’est pas français, et qu’il a fait traduire ou corrigé son texte par un autre étudiant, ce qui peut être conseillé, dans certaines circonstances, par un directeur de recherche . Ici encore, pour Nicolas, pas de doute possible : « La tournure des phrases est typiquement française, c’est flagrant. On a d’ailleurs reproché à Hicham son style trop alambiqué. »

 Des professeurs peu regardants

Aucune excuse pour les jurés ? Voilà ce que l’un d’entre eux, un professeur de médecine, répond quand on lui demande comment parer à l’imposture : « J’ai déjà suffisamment à faire avec les plagiats sans penser aux nègres. » Sur ce point, nombreux sont les témoignages à dévoiler une lacune du système de contrôle. Elle explique qu’il y a quelques années, elle a eu à évaluer un mémoire si remarquable, qu’il ne pouvait pas ne pas avoir été plagié : « Je lui ai demandé ce qu’il en était. Il a nié. Avec mon collègue, nous avons hésité. Nous lui avons donné une assez bonne mention, il est parti faire une thèse à l’EHESS et je n’en ai plus jamais entendu parler. Je continue à penser que si ce n’était pas un nègre qui avait fait tout le travail, il avait en tous cas plagié. » Le professeur en question refuse que son nom soit cité ici : « Je ne tiens pas à entrer dans une querelle déontologique avec mes collègues et étudiants. »

Autre exemple de l’impuissance du système universitaire en matière de contrôle, celui d’un enseignant d’université. Il se dit surpris d’avoir rencontré un étudiant au niveau de français insuffisant pour tenir une simple conversation. « Son directeur d’étude nous a assuré que c’était bien lui qui avait fourni le travail, et qu’il avait le niveau. » Encore au début de sa carrière universitaire, cet enseignant souhaite lui aussi garder l’anonymat, de peur de se voir reprocher par ses pairs de tels propos plus tard. L’omerta règne à l’université. Enfin, cet aveu alarmant de Michel Boudot, professeur de droit à l’université de Poitiers : « Il est évident que vous pourriez rédiger un mémoire pour le compte d’autrui sans que je ne m’en aperçoive. » Hubert Peres, professeur de sciences politiques de la faculté de droit de Montpellier, va encore plus loin et déclare : « À tort ou à raison, on ne se pose généralement pas la question. »

 Quelle légitimité pour les diplômes ?

Qu’advient-il alors de la valeur des diplômes universitaires ? Hicham veut accéder au rang de docteur en relations internationales pour « toujours avoir un coup d’avance sur ses adversaires », comme il le confiait à Nicolas lors d’une de leurs entrevues. Il envisagerait même d’enseigner dès son retour au pays. Autant dire que l’imposture serait alors totale.

Des sanctions existent pourtant. Un étudiant surpris en train de tricher risque d’être interdit de tout concours ou examen pendant cinq ans. De quoi sérieusement plomber une carrière. Cette sanction recouvre de nombreuses réalités, du plagiat au recours au nègre ; mais n’est que rarement appliquée. Aucun chiffre n’est disponible à ce sujet. Parmi les nombreux étudiants questionnés à ce propos, aucun n’avait vu tel verdict appliqué. Aucun moyen de contrôle fiable, mis à part l’aveu de l’étudiant lui-même, et des sanctions non appliquées : voilà qui pousse au vice.

Il va de soi que Nicolas redoute de se faire pincer. Voilà pourquoi notre « nègre » a requis l’usage d’un pseudonyme. Mais force est de constater que les risques demeurent infimes. Pour lui, le principal problème est ailleurs : forcé de rester dans l’ombre, il est privé de toute reconnaissance. Et en trois ans de recherche, il s’est forgé une culture solide dans le domaine étudié. « Je n’y avais pas prêté attention au début, mais quand j’ai vu les notes obtenues, je dois avouer que j’ai été très frustré ; surtout qu’à l’époque je ne réussissais pas très bien dans mes études personnelles. » Pour combler ce vide, il raconte son aventure à qui veut l’entendre, histoire d’obtenir l’admiration de ses amis, faute d’obtenir celle de ses pairs. « Sur mon CV, je mentionne une étude réalisée pour le compte d’une ambassade. Si Hicham le savait, il ne serait pas content. »

par Léa Khayata


Lire sur CaféBabel.com

Illustration : notashamed sur flickr



Commentaires

Agenda

<<

2017

 

<<

Mai

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930311234
Aucun évènement à venir les 2 prochains mois

Brèves

EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité

mercredi 4 mai 2016

L’association EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité.

Comment concilier le fait d’attendre un enfant ou d’être parent quand on est en thèse ou en recherche de poste ? Quelles difficultés spécifiques voient le jour à cette occasion ? Comment l’institution académique prend-elle en charge (ou non) les jeunes chercheur.e.s confronté.e.s à ces situations ?

Ces questions nous paraissent d’autant plus d’actualité dans le contexte de la mobilisation collective contre la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche, précarité touchant particulièrement les femmes et les jeunes chercheur.e.s, en abordant une problématique qui nous semble encore peu étudiée.

Pour cela, nous avons élaboré un questionnaire qui s’adresse à tou.te.s celles et ceux qui se sentent concerné.e.s, qui sont en thèse en France ou l’ont été

Y répondre vous prendra une vingtaine de minutes.

Si vous désirez davantage de renseignements sur cette enquête, vous pouvez nous écrire à : contact.efigies gmail.com

N’hésitez pas à faire circuler ce questionnaire dans vos réseaux et auprès de vos connaissances, en particulier si elles ont quitté le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le plus grand nombre de contractuels de la FPE est dans l’enseignement supérieur

vendredi 2 décembre 2011

Selon le Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2010-2011, en 2009, (cf. tableaux p.261 et p.262) on dénombrait un total de 360 907 agents non-titulaires dans la Fonction Publique d’État (FPE). Sans compter les "Emplois statutaires de non-titulaires des ÉPA dérogatoires, dont : Pôle emploi, CROUS, INRAP, Agence de l’eau...". Pour comparaison, il y a 355 001 agents non titulaires dans la Fonction Publique Territoriale (tableau V 1.1-1, p.67).

  • 131 542 agents non-titulaires dans les différents ministères, correspondant à 107000 Équivalent Temps Plein.
  • 229 365 agents non-titulaires dans les EPA (Établissements Publics à caractère Administratif), 181807 ETP, sur un total de 348416 agents. Ce qui fait quasiment 3 fois plus de non-titulaires.
  • En 2009, il y avait 68 915 non-titulaires dans l’Éducation nationale et 75 884 dans l’Enseignement supérieur, soit le plus gros contingent de non-titulaires de tous les ministères (tableau 1.3-3, p.229).
Sur le Web : Lire sur POOLP

Droits d’inscription universitaires 2011-2012

lundi 1er août 2011

JORF n°0176 du 31 juillet 2011, page 13076, texte n° 13

Arrêté du 28 juillet 2011

  • Licence 177€
  • Master 245€
  • Doctorat 372€

Diplôme de médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique et paramédicaux 177€, 2e cycle 245€...

Tous les détails pour les autres diplômes ci-dessous :

Sur le Web : Sur legifrance.gouv.fr

Section 19 du CNU, suite et pas fin (du tout)

samedi 18 juin 2011

Agora relance le dossier "auto-promotion" qui se déroule au sein de la section 19 du Conseil National Universitaire (CNU) :

Nous vous relayions il y a quelques jours la déclaration de professeurs siégeant au sein de la 19e section du CNU et dénonçant les nouvelles auto-promotions dont elle a été le théâtre. Pour compléter cette dernière, nous reproduisons, avec sa permission, la lettre ouverte qu’Alain Quemin a adressé à ses collègues. Voilà qui devrait alimenter les discussions au prochain Congrès de l’Association française de sociologie (AFS), début juillet à Grenoble, où les principaux intéressés ne seront malheureusement sans doute pas présents…

Sur le Web : La suite sur Agora

Répression policière à l’École Normale Supérieure

mardi 19 avril 2011

Communiqué du 19 avril 2011

Alors que les grévistes allaient entamer leur 100éme jour de grève et que les négociations avec la direction suivaient leur cours, la directrice de l’ENS, Monique Canto-Sperber, a décidé d’ordonner l’évacuation des locaux occupés par les grévistes et les étudiants qui soutenaient le mouvement. A 6h, les forces de l’ordre en nombre conséquent ont délogé les occupants sans sommation en défonçant la porte. 14 personnes ont été arrêtées et sont actuellement retenues au commissariat du 5éme arrondissement.

Après le référé au tribunal administratif et les menaces quotidiennes des huissiers, la direction de l’ENS franchit un pas de plus dans la répression de ses propres salariés précaires et étudiants syndiqués et non syndiqués. Le mouvement social est déterminé à continuer la lutte et ne cédera pas aux pressions comme aux menaces physiques.

Le comité de mobilisation de l’ENS


Le comité a appelé à un rassemblement de soutien aux interpelés qui sont sorti du commissariat vers 9h30, puis à une assemblée Générale à l’ENS (45 rue d’Ulm) à 12h.

Soutenir par un don