Les grandes écoles d’ingénieurs ont le blues

Blog Educobs | 04/02/2011 | par Patrick Fauconnier
vendredi 11 février 2011
par  antonin
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C’est le coup de blues dans les grandes écoles d’ingénieurs, celles qui d’habitude recueillent toutes les louanges, celles qui ont formé les concepteurs du TGV, d’Ariane, d’Airbus, du nucléaire et du viaduc de Millau. Un incident récent et inédit en témoigne. Le 8 décembre dernier, excédé de ne pas disposer encore du budget des écoles, Paul Jacquet, le président de la puissante Conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI), (photo) a expédié une lettre au canon à Valérie Pécresse : « voici un an je vous avais indiqué combien la CDEFI était préoccupée du peu de considération portée aux formation d’ingénieurs (...) Vous m’aviez alors assuré de votre compréhension et de votre soutien ( ...) Aujourd’hui je constate avec regret un décalage manifeste entre votre discours et la réalité à laquelle les écoles sont quotidiennement confrontées.  » Puis il ajoute : « cet épisode est symptomatique de ce qui pourrait être interprété comme un délaissement des formations d’ingénieurs ». Dénonçant « un parti pris politique surprenant compte tenu du contexte industriel » il menace : « le délaissement de nos filières paraitra incompréhensible aux milieux économiques et à la société. » Oubliées et méprisées en haut lieu, les grandes écoles d’ingénieurs ? La charge en tous cas a fait du raffut au ministère, et Valérie Pécresse s’est précipitée dans une grande école de Rouen, l’INSA, pour s’y livrer à un numéro de calinothérapie, qualifiant les écoles d’ingénieurs de « pièce maîtresse du paysage de formation et de recherche français, qui font aussi bien que l’université en matière d’ouverture sociale ». Officiellement, les retards sur les budgets étaient dus à des problèmes administratifs, et il n’existerait aucun malaise. Paul Jacquet - par ailleurs directeur de l’Institut National Polytechnique de Grenoble - s’est fait diplomate et nous assure que l’incident est clos.

Quatre symptômes au moins indiquent pourtant qu’un sérieux malaise travaille la filière française des ingénieurs.

 1. L’innovation en panne.

Les récurrentes accusations « pourquoi il n’y a pas de Google français ? Pourquoi si peu de recherche dans les écoles ?  » bourdonnent aux oreilles des meilleures écoles. L’Institut Montaigne, un think tank influent créé par le polytechnicien Claude Bébéar, vient de publier un rapport à charge titré «  Créativité et innovation, les grands oubliés de la formation des ingénieurs ». Rédigé par trois jeunes polytechniciens, il pointe qu’il se crée trois fois moins de start up par habitant en France qu’aux États-Unis, et qu’il est déposé deux fois moins de brevets « Mais alors que font nos ingénieurs ? tonne l’Institut Montaigne. La nature du métier d’ingénieur en fait un acteur central d l’innovation ». Le rapport pointe d’étonnantes différences entre écoles. L’ESPCI de Paris, l’école de de Gennes et de Charpak, qui placarde dans sa rue les portraits des 5 Nobels passés par chez elle, a déposé 245 brevets entre 2005 et 2010. L’INP de Grenoble que dirige Paul Jacquet en a déposé 142. Mais Centrale n’en a déposé que 14, l’ENSTA ( École nationale des techniques avancées) 11, les Arts et Métiers 21 et Polytechnique 75. À elle seule, l’ESPCI fait plus en matière de brevets que Polytechnique + Supelec + Arts et Métiers + Mines + ENSTA + Centrale. D’après l’Institut Montaigne, l’ESPCI « possède une culture de l’innovation où le dépôt de brevet est fait directement par les chercheurs qui en assument le risque et en reçoivent les bénéfices ». Conclusion en filigrane : si les écoles veulent avoir une culture de l’innovation, elles le peuvent. À l’ESPCI c’est Jacques Lewiner, le patron de la recherche, qui a impulsé cette politique. Il a déposé à lui seul plus de 1000 brevets ! En Allemagne et en Angleterre, 50 % des ingénieurs travaillent en recherche et en design, contre un tiers en France.

 2. Des candidats moins nombreux créent une pénurie d’ingénieurs.

L’an passé, il y a eu 25 000 candidats pour la filière grandes écoles d’ingénieurs « classique » ( hors université). 18 500 ont été déclarés admis, mais seulement 14 600 ont intégré une école, pour 16 400 places offertes. 1800 places n’ont pas trouvé preneur. « Des milliers de places laissées en jachère, depuis 10 ans, c’est une des erreurs stratégiques de notre politique éducative » déplore Richard Descoings dans Challenges. D’après lui le manque de vocations vient de la conception de la filière française, où l’on sélectionne sur les maths, et trop tôt : « ça se joue dés la seconde au lycée », alors que les jeunes n’ont pas idée de leur métier futur. « Aux USA, la sélection des futurs ingénieurs se fait dans le Supérieur, dans les colleges ». Yves de Chaisemartin, le patron de la société Altran, veut embaucher 2000 ingénieurs et se plaint de ne pas les trouver. A lui seul il rafle tous les diplômés de presque 20 écoles. Nouvelle accusation : les écoles « classiques » sont trop malthusiennes. C’est Richard Descoings à nouveau qui le souligne : « si le nombre d’élèves ingénieurs est passé de près de 58 000 en 1990 à plus de 110 000 en 2010, c’est essentiellement en raison des formations universitaires ». Bravo les INSA, les UT (Universités de Technologie), les INP, qui pourtant ne sont pas en tête des palmarès d’écoles.

 3. Un standard de formation contesté

Ces critiques mènent au cœur du malaise : les ingénieurs suspectent l’état de vouloir réformer l’accès aux écoles, en touchant à une icône de cet univers : la Commission des Titres d’Ingénieurs ( CTI ), qui tient son colloque annuel les 7 et 8 fevrier à Paris. En France, à la différence d’autres pays, la qualité d’ingénieur est un titre protégé, comme « médecin » ou « architecte ». C’est la CTI, vénérable institution fondée en 1934, inscrite dans le Code de l’Éducation, qui valide qui a le droit de décerner le titre d’ « ingénieur ». Le cahier des charges est très strict, et les formations non admises ne peuvent se qualifier que d’écoles « techniques » ou « d’ingénierie ».

C’est l’Agence d’Évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES), l’organisme chargé d’évaluer les écoles et universités, qui a mis le feu aux poudres. Dans un gros rapport titré « Formation universitaire au métier d’ingénieur » elle préconise la création d’un nouveau diplômé de « master en ingénierie », qui se préparerait en fac. L’AERES y déclenche le quasi feu nucléaire en se demandant si le cursus français classique - 2 ans de prépa + 3 ans en école - n’est pas moins adapté que le « bachelor in engineering » anglo saxon qui se fait en 4 ans. La CTI a grimpé au rideau, déplorant d’avoit été "tenue à l’écart" des travaux de l’AERES. Il faut dire que l’AERES, en fait, aimerait bien absorber la CTI. Ambiance... Aussi sec, la Conférences des Grandes Écoles a volé au secours de la CTI, parlant "d’aberration" au sujet de l’approche de l’AERES !.. Atmosphère... Les comparaisons de l’enquête AERES suggèrent que les français font trop de maths (en prépa), ne consacrant de ce fait que 22 % de leur temps en spécialisations, contre 47 % dans le système anglo saxon. Autrement dit, nos ingénieurs, selon une boutade sur Polytechnique, seraient trop « des spécialistes des idées générales. » Paul Jacquet rétorque que 41 % seulement des diplômés passent par des prépas. La critique ne viserait donc que les plus prestigieuses écoles, alors même que nos ingénieurs, selon lui, sont très cotés dans la monde. Le 4 février, l’Université Pierre et Marie Curie ( UPMC = Jussieu) qui est la première française au palmarès de Shanghaï, est entrée à son tour dans le débat. Faisant remarquer que la part des écoles privées d’ingénieurs a été multipliée par 2,5 en vingt ans, ces écoles "profitant ainsi d’une niche laissée libre par le public", l’UPMC s’étonne que la CTI "mène campagne contra la diversification des formations d’ingénieurs et garde un si fort tropisme pour le modèle grandes écoles" et parle de "crispation identitaire" !

Pécresse a désamorcé la bombe en se déclarant contre ce nouveau diplôme. Mais l’Institut Montaigne vient de relancer le débat en proposant que les écoles créent des « Licences d’ingénierie » en partenariat avec l’université, pour susciter de nouvelles vocations d’ingénieurs...

 4. Un paysage balkanisé.

En 2009, 27600 ingénieurs sont sortis de 220 écoles. Soit 125 diplômés en moyenne par école, alors qu’il en sort 500 d’HEC et de l’ESSEC. Il est clair qu’il faudrait des fusions, pour mutualiser les coûts de formation très élevés, et créer des incubateurs communs à plusieurs écoles. Dans la pratique, ça se fait un peu. Mais des regroupements sont souvent surtout des artifices de com, comme le consortium Paris Tech : chaque école reste dans son coin. L’État tente un méga regroupement à Saclay, en forçant les Mines et les Télécom à s’y installer, à leurs corps défendant. Centrale va y rejoindre Supélec. Et son dynamique patron, Hervé Biausser, plaide pour les rapprochements « Il est impératif d’atteindre une taille critique qui nous permette de mesurer notre performance à celle de la communauté académique mondiale. Jusqu’à récemment, les grandes écoles françaises ont préféré régner seules sur leur enclos national, plutôt que d’augmenter leurs effectifs ou nouer des alliances. Le résultat se lit dans les très modestes résultats qu’elles obtiennent, malgré leurs performances scientifiques, dans le classement de Shanghaï, qui valorise le critère de la taille ». L’Institut National Polytechnique de Grenoble, entre autres, illustre les vertus d’un tel regroupement : c’est une fédération de 9 écoles sous la marque « Grenoble INP ». Mais les frictions avec l’université scientifique de Grenoble sont constantes... Pour booster la recherche, l’état voudrait visiblement réduire le fossé entre les écoles et l’université. Et fusionner les petites écoles au sein de "Collegiums d’Ingénierie", comme l’a préconisé le rapport Chabbal, dû à un universitaire dont le nom fait penser à une charge de rugby. Les écoles, qui ont toujours aimé leur autonomie, sont très secouées par toutes ces injonctions.

Dans ce contexte, que ce soit, pour la première fois dans l’histoire d’EDF, un HEC (Henri Proglio) qui ait pris la présidence de notre géant de l’énergie et du nucléaire, qui depuis 1946 a eu 8 patrons Polytechniciens ( dont 5 X-Ponts) ( il y a eu aussi quelques ENA), jette un trouble de plus sur la planète ingénieurs. Le blues, on vous dit...

par Patrick Fauconnier


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Brèves

Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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