De l’écrit universitaire au texte lisible : conseils d’un éditeur militant à l’attention des doctorants

Blog "Les aspects concret de la thèse" | 11 janvier 2011 | par Tristan Loloum
vendredi 21 janvier 2011
par  antonin
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Partagés entre la honte d’être lus et la peur d’être ignorés, les étudiants se résignent trop souvent à voir leurs thèses « caler des pieds de table » ou s’empoussiérer dans les rayons inexplorés des bibliothèques de la Faculté. L’intervention de Jean Ferreux au séminaire d’ACT (séance du 03/12/2010) offre diverses réponses à cette sensation de vanité des écrits académiques. Anthropologue, baroudeur, cadre supérieur de l’aviation civile devenu directeur des Éditions Téraèdre, il est l’auteur de l’opuscule De l’écrit universitaire au texte lisible (2009), fruit de son expérience au contact d’étudiants et de chercheurs. Son témoignage invite à penser le rapport à l’écriture en dehors du cadre strictement universitaire. Outre les conseils d’écriture d’un éditeur expérimenté, vous trouverez dans cette synthèse quelques réflexions nées de la rencontre entre un parterre d’étudiants curieux et un orateur gaillard.

 L’écrit universitaire : stigmate d’une institution toute puissante ?

Qu’est-ce au juste qu’un « écrit universitaire » ? Pour Jean Ferreux, c’est d’abord un texte marqué par un rapport hiérarchique entre l’étudiant et son directeur, et plus généralement entre l’étudiant et l’Académie. Ayant pour principale finalité sa « canonisation » au moment de la soutenance, il doit se plier aux exigences et aux préférences subjectives des membres du jury, ultime lectorat du thésard. Dans le texte, cette contrainte de l’institution transparaît à travers différentes conventions linguistiques et formelles visant à situer l’auteur par rapport à une communauté de pairs (les référence et concepts obligés) tout en affichant un statut d’infériorité au sein de celle-ci. Par exemple, l’usage des conditionnels et des formes passives traduit (traduirait ?) davantage l’incertitude, la prudence convenue et la révérence obligée liée à la position du doctorant qu’une véritable heuristique du doute. Faisant preuve d’une certaine défiance vis-à-vis des dogmes de l’Université, Jean Ferreux n’hésite pas à comparer le culte de la référence bibliographique au secundum scripturas (« selon les écritures saintes ») des clercs et Lévi-Strauss au Dieu notre Père. Aussi la thèse apparaît-elle selon lui comme conditionnée par un cadre institutionnel inhibiteur bridant l’inventivité du doctorant. On se fendrait bien ici d’un conditionnel tant l’argument a fait débat dans la salle.

Il est clair qu’une thèse est une affiliation à une école de pensée et les originaux sont difficilement acceptés dans l’antre du conformisme universitaire. Mais le « style universitaire » n’est-il que l’expression verbeuse d’un cadre institutionnel dominateur ? N’y a-t-il pas, quelque part, des directeurs de thèse et des membres de jury impatients de lire des textes universitaires « lisibles », purgés de ces infâmes connecteurs logiques compensant le manque de logique, des plans « plan-plan » et des formules ronflantes ? On en vient à se demander si ces attentes formelles du jury ne sont pas davantage anticipées, intériorisées voire fantasmées par les étudiants plutôt que véritablement imposées par un corps disciplinaire inquisiteur.

De fait, il n’est pas surprenant qu’à force de lire des chercheurs en sciences sociales, les étudiants finissent par parler comme eux. On sait par ailleurs, depuis Bourdieu notamment, que le langage prend sa source bien en amont, dans la famille et dans l’entourage. C’est dès lors aux étudiants – faute de pouvoir choisir leur famille – de travailler leurs écrits, non pas pour les rendre plus élitistes mais bien au contraire plus lisibles. Car le langage conceptuel et hermétique reposant sur un cadre de références partagées entre un petit cercle d’initiés est un autre trait caractéristique du texte universitaire. En tant qu’éditeur en sciences sociales, Jean Ferreux révoque les écrits académiques excluant de facto le commun des lecteurs par un lexique inutilement sophistiqué. « La langue universitaire est fasciste », aurait sans doute ajouté R. Barthes [et une référence d’autorité, une !].

 L’écriture universitaire comme produit d’un rapport au savoir

Après cette première incursion critique, Jean Ferreux revient sur une compréhension plus consensuelle de l’écrit universitaire en invoquant le type de rapport au savoir qui le définit. Il propose ainsi de cartographier quelques « idéaux-types » du producteur de savoir en croisant deux variables : le doute et l’engagement.

PNG - 30.1 ko Le Chercheur se distingue ainsi du Militant et de l’Auteur par son rapport au doute auquel il est constamment suspendu. En revanche, il s’en rapproche par son implication empirique et politique vis-à-vis des données du monde social. Comme pour l’Auteur et le Militant, l’expérience et l’engagement sont au cœur de son savoir. Il se distingue du Philosophe qui doit fait preuve d’un plus grand désintéressement vis-à-vis des données du monde social, d’une certaine « hauteur » disons. L’Expert quant à lui se définit avant tout par un savoir d’autorité et un cadre marchand de production du savoir.

Si l’on suit ce raisonnement, le problème de lisibilité des écrits universitaires viendrait principalement du doute systématique et de son corollaire, le souci d’exhaustivité, constamment réactivés dans le texte. Comment faire alors pour communiquer ses résultats avec un langage commun sans pour autant sacrifier la complexité de son sujet ni la spécificité de sa discipline ? Pour résoudre le dilemme entre technicité hermétique et vulgarisation simplificatrice, Jean Ferreux conseille aux chercheurs souhaitant élargir leur lectorat de se rapprocher du statut d’Auteur en s’adonnant à la production de ce qu’il appelle un « savoir moyen » : un savoir abordable pour le commun des lecteurs sans pour autant renoncer à l’ambition de scientificité. Pour cela, Jean Ferreux a l’habitude de conseiller aux jeunes docteurs désireux d’étendre le champ de publication de se séparer de leur thèse quelques semaines pour n’en rédiger qu’une synthèse épurée. D’aucuns objecteront qu’il vaut mieux s’épargner cet effort en s’appliquant à rédiger dès le début une thèse lisible…

 Pour un texte lisible : petit traité de « pagologie »

Pour nous aider à épurer les écrits universitaires des formules superflues, Jean Ferreux nous introduit à ce qu’il appelle la « pagologie », autrement dit la science des pièges de l’écriture. Il met ainsi en garde contre diverses fautes de style récurrentes dans les écrits universitaires. En voici une liste non exhaustive :

  • L’excès de formes passives et conditionnelles dénotant le doute irréductible du chercheur et dont l’usage à outrance finit par alourdir le texte et brouiller le lecteur. On peut également citer certains adverbes tels que « souvent », « généralement », « la plupart de », qui traduisent la même idée d’indéfinition de l’argument.
  • Les formes pronominales qui introduisent une ambigüité sur le sens de l’action. « Il s’est fait piéger » et « il a été piégé » suggèrent par exemple deux choses différentes. Dans le premier cas, il s’est fait piéger car, implicitement, il l’avait bien cherché ; dans l’autre il a été piégé par d’autres et n’y est par conséquent pour rien.
  • L’emploi du « nous » et du « on », faussement impersonnels, qui en voulant neutraliser la subjectivité de l’auteur tendent à faire perdre tout relief à son discours.
  • L’excès de notes de bas de pages. Jean Ferreux est davantage partisan d’un référencement bibliographique calé sur le modèle anglo-saxon, c’est-à-dire intégré au corps du texte plutôt qu’à un référencement « infrapaginal ». Car la note de bas de page hache la lecture du texte, raison pour laquelle son usage est jugé stratégique. A la fois ultra-visible et marginale, elle constitue un espace privilégié pour attirer l’attention du lecteur sur des anecdotes pertinentes, sur le contexte de recherche, sur certaines données moins vérifiables mais non moins parlantes – ou pour « torpiller » un auteur dominant du champ académique et donc difficilement attaquable en face à face dans le texte…
  • L’abus des citations d’autorité. La référence aux auteurs doit venir illustrer le propos et non pas l’appuyer de manière autoritaire. Accoler un nom et une date à un concept sans prendre la peine d’en décrire la filiation, ne serait-ce que brièvement, n’est pas compatible avec l’idée d’un savoir ouvert. Aussi Jean Ferreux préconise-t-il d’avoir recours aux auteurs en guise d’« illustration » plutôt que de « référence ».

L’intervention de Jean Ferreux fait écho à bien d’autres ouvrages écrits sur le sujet. On pense notamment à l’ouvrage désormais classique de Howard Becker, Écrire les sciences sociales (2004), particulièrement efficace pour désinhiber l’étudiant confronté aux angoisses de l’écriture. Par ailleurs, l’étudiant peu inspiré pourra trouver dans une cure régulière de romans et autres textes profanes (BD, contes, poésie) les ressources pour fleurir son vocabulaire et alléger son style. On pense aussi à Georges Pérec, un auteur connu pour sa perception sociologique du quotidien et son style d’écriture bien éloigné des conventions scientifiques. Pour vous en convaincre, (re)lisez La vie, mode d’emploi ou encore la parodie d’article scientifique « Cantatrix Sopranica L. », deux grandes œuvres dans leur catégorie. L’objectif n’est pas bien sûr de s’improviser auteur à succès, ni de multiplier les poussées lyriques et ampoulées bien malvenues dans un travail scientifique, mais plutôt de veiller à rendre sa réflexion accessible et profitable à d’autres. La relecture par un proche bienveillant et sincère, de préférence étranger au sujet, pourra également s’avérer un bon antidote contre le verbiage et les expressions parasites. Enfin, les ateliers d’écriture – comme ceux animés par Nicolas Dodier à l’EHESS et occasionnellement par ACT – sont des espaces propices pour tester ses écrits et démystifier certaines pratiques d’écriture.

 Conclusion

Cet échange avec Jean Ferreux aura sans doute décloisonné quelques têtes et délié quelques plumes. Il invite les étudiants à communiquer plus efficacement sur leurs travaux, avec plus de simplicité mais aussi plus d’ambition, en pensant l’écriture en dehors du cadre de la thèse et du giron de son jury. Élargir son lectorat grâce à une expression soignée et accessible, n’est-ce pas là un gage démocratique auquel le chercheur doit aspirer ?

Tristan Loloum (IIAC-LAIOS)


Lire sur le blog Les aspects concrets de la thèse

Illustration : "Kalka" par Schuiten



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Brèves

Calendrier de la campagne 2013 de qualification universitaire

lundi 9 juillet 2012

Sur le site du ministère :

Chaque candidat doit remplir un dossier pour chacun des deux rapporteurs désignés. Ce dossier comprend :

les pièces obligatoires précisées dans l’article 4 de l’arrêté du 16 juillet 2009 modifié par arrêté du 20 août 2010 des documents complémentaires exigés par les différentes sections du CNU. Ils seront communiqués ultérieurement.

La validité de la qualification est appréciée à la date de clôture des inscriptions au concours ouvert pour chaque emploi. Les candidats à la qualification ne peuvent pas se porter candidats sur les postes dont le dépôt de candidatures serait clos avant la date de prise d’effet de leur qualification

Nouvelle politique des Préfectures sur le titre de séjours scientifiques

samedi 19 février 2011

Voici une petite réactualisation concernant les titres de séjour scientifiques transmise par Sophie Gerber (INRA) :

La Préfecture a changé de politique concernant la durée des titres de séjour scientifiques. Elle ne délivrera plus automatiquement des titres d’un an comme elle le faisait jusque là indifféremment pour les séjours inférieurs et supérieurs à un an. Dorénavant, dans le cas d’un renouvellement de titre de séjour scientifique, la durée inscrite sur la convention sera prise en compte. Ainsi si la convention dure plus d’un an le chercheur bénéficiera d’un titre pluriannuel mais si la convention dure moins d’un an, le titre de séjour expirera le même jour que la fin de la convention. J’attire votre attention sur ce dernier point qui peut s’avérer problématique pour les chercheurs.

A titre d’exemple, une convention d’accueil d’une durée de six mois donnera droit à un titre de séjour de six mois et non plus d’un an, il faudra donc anticiper les renouvellements de contrat plus de deux mois en avance sous peine de devoir recommencer la procédure de demande de convention d’accueil et de renouvellement de titre de séjour tous les six mois. Je vous rappelle qu’une convention d’accueil peut couvrir plusieurs contrats successifs et peut permettre à un chercheur de consacrer son temps et son énergie à ses recherches sans avoir à courir après sa nouvelle convention d’accueil tous les trois mois.

De plus à chaque renouvellement de sa carte de séjour, un scientifique doit s’acquitter d’une taxe OMI de 110 euros.

Recrutement 2011 de PRAG / PRCE

jeudi 2 décembre 2010

[Blog Histoires d’universités | 30/11/2010 | par Pierre Dubois]

À quoi aboutissent deux modes de gestion des ressources humaines, celui des universités autonomes passées aux “responsabilités et compétences élargies” et celui centralisé du ministère de l’Éducation nationale ? A une situation parfaitement ubuesque. La preuve : la procédure de recrutement des PRAG et des PRCE dans les universités pour l’année 2011 est lancée. On se dit que son calendrier et ses différentes étapes vont forcément coincer ici ou là.

(...)

Listes de qualifications : précision sur leur expiration

vendredi 29 octobre 2010

Depuis le décret n°2009-460, « La liste de qualification cesse d’être valable à l’expiration d’une période de quatre années à compter du 31 décembre de l’année de l’inscription sur la liste de qualification. » Ainsi, si vous avez été qualifié en janvier ou février 2007, vous restez qualifié jusqu’au 31/12/2011. Vous pouvez ainsi postuler sur les postes publiés au fil de l’eau en 2011 sans redemander une nouvelle qualification.

Campagne de recrutement ATER 2010-2011 à Paris 8

lundi 3 mai 2010

Campagne ouverte du 28 avril 2010 au 20 mai 2010 inclus

  • Université de Paris 8 à Saint Denis Des postes sont susceptibles d’être vacants dans les sections suivantes : 01, 02, 03, 05, 07, 11, 12, 16, 18, 23, 25 - 26, 27, 61, 70, 71.
  • Institut technologique de Montreuil
    Sections 61 et 27.
  • Institut Technologique de Tremblay
    Pour les sections suivantes : 71 et 11.

Pour plus d’informations et télécharger le dossier de candidature pour l’année universitaire 2010-2011

http://www.univ-paris8.fr - rubrique : enseignants – ATER

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