Les postes universitaires et l’enseignement des humanités sérieusement menacés aux USA

LeMonde.fr | 01/11/2011 | par Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche
lundi 1er novembre 2010
par  antonin
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Dans cet article paru dans Le Monde aujourd’hui (01/11/2010), Jean-Jacques Courtine, professeur à l’université de la Sorbonne-Nouvelle (Paris-III), et Claudine Haroche, directeur de recherches au CNRS, attirent notre attention sur les menaces dramatiques qui pèsent sur les enseignants titulaires des universités américaines et sur l’enseignement pluridisciplinaire au profit des seules disciplines "orientés vers le profit". En effet, à travers l’exemple de l’Université de l’État de New York (SUNY) à Albany, les auteurs nous informent qu’il n’y a "plus que 35 % d’enseignants titulaires ou en passe de l’être dans les universités américaines". Ce processus de diminution du nombre de titulaires fait parti d’un mouvement plus profond : la disparition de "la sécurité d’emploi (la tenure)" et d’ "un secteur important d’activités intellectuelles qui n’était pas directement orientées vers le profit (les humanités)".


Campus américains : le français en déclin

Vous pensiez que cette formule était une invention de George Orwell… Erreur : c’est, dans sa brutalité laconique, le message en "novlangue" administrative que les sept professeurs du Département de français de l’Université de l’État de New York (SUNY) à Albany viennent de recevoir de la présidence de leur établissement. Chacun d’eux avait pourtant ce qu’on appelle aux États-Unis la tenure : ils pensaient bénéficier d’une sécurité d’emploi absolue. Aux plus âgés, on a conseillé une retraite anticipée ; aux plus jeunes, "d’aller poursuivre leur carrière ailleurs". Aux uns comme aux autres, aucune faute professionnelle n’a été reprochée : on les a traités comme les rouages d’une machine qui, n’étant plus rentable, est tout simplement débranchée. Pas de "désactivation" sans déshumanisation préalable : nous voilà bien chez Orwell.

Ce qui vient de se produire à Albany, au-delà de conséquences humaines auxquelles personne ne peut rester insensible, révèle des tendances générales extrêmement préoccupantes qui aujourd’hui affectent en profondeur l’enseignement supérieur aux États-Unis. Il existe à cet égard, en France, de tenaces illusions d’optique : on ne perçoit que la vitrine surexposée des établissements d’excellence des classements de Shanghaï, tandis qu’on ignore la face plus sombre d’une multitude d’universités anonymes qui prennent pourtant en charge la très grande majorité de la population étudiante.

DEUX "ANOMALIES" HISTORIQUES

Ce secteur est aujourd’hui gravement menacé par une restructuration économique et intellectuelle brutale : les "désactivations" pratiquées à SUNY témoignent de la sévérité de coupes budgétaires qui liquident les domaines jugés les moins rentables (outre les programmes de français, ceux d’italien, de russe, de théâtre et de lettres classiques ont été simultanément rayés de la carte), tandis que l’emploi se précarise massivement. Il n’y a plus que 35 % d’enseignants titulaires ou en passe de l’être dans les universités américaines, alors que se développe un corps d’enseignants auxiliaires (adjuncts), précaires et nomades, dont l’existence se déroule, pour l’essentiel, sur les autoroutes qui les conduisent d’une université et d’une salle de classe à une autre. C’est ainsi qu’il faut entendre littéralement le sens véritable du conseil dispensé par la direction de SUNY Albany : "Aller poursuivre sa carrière ailleurs" c’est-à-dire derrière un volant.

L’université, aux États-Unis, a été remodelée au lendemain de la seconde guerre mondiale selon les normes de l’entreprise américaine, conservant cependant deux "anomalies" historiques, étrangère à la culture d’entreprise, qu’elle avait héritées de la tradition universitaire européenne : la sécurité d’emploi (la tenure) et un secteur important d’activités intellectuelles qui n’était pas directement orientées vers le profit (les humanités). Ces deux "anomalies" sont en passe d’être "rectifiées" sous nos yeux. La sécurité d’emploi est lentement, mais sûrement, en train de disparaître de l’université américaine, avec l’érosion généralisée des protections individuelles qu’exige aujourd’hui le néo-libéralisme. Quant au sort des humanités, la brutalité des mesures adoptées par la présidence de SUNY Albany a, paradoxalement, un grand mérite : celui d’avoir démontré ce qui pourrait devenir une réalité banale pour des universités où, un beau jour, les humanités cesseraient d’être enseignées. Et où, avec elles, les fictions imaginées par Orwell tomberaient dans l’oubli…

par Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche

Jean-Jacques Courtine, professeur à l’université de la Sorbonne-Nouvelle (Paris-III), est également professeur émérite à l’Université de Californie de Santa Barbara. Claudine Haroche est directeur de recherches au CNRS.


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Illustration : série "Water2capes" par Akos Major



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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

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Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

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[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

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[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

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New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

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