Thésard, une vie de loser

Libération | 20/03/2007 | par BUONO Clarisse
mardi 20 mars 2007
par  antonin
3 votes

Qui a conscience de la façon dont se traduit la paupérisation des jeunes surdiplômés aujourd’hui ? S’il est entendu que se lancer dans une carrière de chercheur n’a jamais été une sinécure, le quotidien de nombreux jeunes chercheurs de nos jours tient du sacerdoce. Car voici la vie d’un jeune chercheur en sciences humaines ou sociales aujourd’hui. Prenons un idéal type : celui d’un jeune provincial tout juste diplômé en DEA. Voulant poursuivre en thèse de doctorat, il postule dans une des universités parisiennes selon le calcul évident qu’une fois docteur, il aura plus de chances d’accéder à un poste au vu du nombre de facultés en place dans la capitale (il sait déjà que les chances sont infimes d’être recruté dans une université où l’on est inconnu). Il doit s’installer et, selon ses moyens, devra opter pour un studio (entre 500 et 800 euros de loyer mensuel) ou une colocation (s’il s’en sort bien, environ la moitié).

Une fois le « jeune » thésard (si son parcours est rectiligne, il affiche déjà un bon 24 ans) inscrit en thèse, sa tâche est claire : il a quatre ans pour obtenir son doctorat et faire en sorte de posséder un CV irréprochable en fin de thèse. Il doit, durant ce laps de temps, assister aux séminaires, colloques et autres congrès concernant son sujet, égrener la littérature s’y rapportant, réaliser un terrain si sa spécialité s’y prête (on n’attend pas moins de la part d’un jeune sociologue qu’il ait réalisé une centaine d’entretiens retranscrits pour valider ses écrits), analyser et écrire entre 300 et 500 pages dans le but de produire une pensée. L’allocation de recherche pouvant aider à ce parcours n’est allouée qu’à environ 10 % des thésards. Il faut donc pour notre Homo sociologicus trouver un moyen de gagner sa vie en même temps qu’il travaille sa thèse.

Jusque-là rien de catastrophique : qui n’a jamais travaillé pour financer ses études ? Une fois calé au milieu de ses séminaires et de ses activités hautement intellectuelles, le mi-temps au McDo ou les heures de cours privés que se procure le thésard lui permettent tout juste de régler son loyer, sa nourriture, ses charges fixes. Son emploi du temps déjà bien rempli, reste le fameux CV. Celui-ci, adjoint obligatoirement à la thèse avec mention, est le sésame à l’accès aux concours des postes de maître de conférence ou de chercheur statutaire.

Quatre cases, au minimum, doivent être remplies : thèse, enseignement, recherche, publication d’articles. Notre thésard obtient pour son plus grand bonheur des charges de cours à l’université. Puisque détenteur d’un mi-temps signé chez un employeur principal (ici, McDonald’s), on lui donne le droit d’enseigner pour un an. Il commence en octobre, sera payé entre 1 200 et 1 400 euros (pour environ 76 heures) au mois... de septembre de l’année suivante. Qu’à cela ne tienne, il obtient un contrat de recherche dans la foulée où lui est offert l’équivalent du Smic pour un mi-temps de six mois. Il réalise en réalité un quart de temps sur un an l’obligeant à abandonner momentanément l’élaboration de sa thèse et son travail au fast-food (le thésard sait qu’il fait le bon choix) et ­ les fonds publics n’étant pas débloqués avant sept mois ­ devra avancer les frais durant cette période. Peu importe, lui explique-t-on, il n’a qu’à s’inscrire au chômage ; il percevra les Assédic dues pour son travail de serveur.

A cette heure, notre jeune thésard travaille à une tout autre recherche que la sienne en donnant des cours qu’il a dû produire tout en continuant à participer à des colloques pour ne pas perdre le fil de sa recherche personnelle en même temps qu’il avance les frais relatifs à sa survie. Ses revenus s’élèvent à environ 700 euros (pour les plus chanceux, la famille joue les mécènes), il en dépense les trois quarts pour survivre et le quart pour la recherche et l’enseignement. Mais l’investissement ne s’arrête pas là : pour être fin prêt au moment de son obtention de doctorat, le thésard doit participer à un nombre certain de colloques, qu’il finance de sa poche, n’étant pas rattaché statutairement à un laboratoire.

Sa participation à la recherche achevée, notre futur docteur doit se rendre à l’évidence : son nom (inconnu) n’apparaîtra pas dans la publication qui, de fait, ne pourra être exploitée dans son CV, et le contrat promis sera transformé en remboursements de notes de frais, s’il les a gardées dans le meilleur des cas. Ses Assédic sont épuisées, son CV est toujours vierge et sa thèse n’a pas avancé d’un pouce. Il reprend donc son petit boulot, se remet à travailler sa thèse jusqu’à la prochaine opportunité d’étoffer son curriculum.

Quatre ans plus tard, si toutefois il a résisté à ce rythme, le thésard (déjà âgé de 28 ans, pour les plus jeunes) devient docteur et se retrouve à postuler au milieu de 300 autres pour obtenir LE poste offert au CNRS. Bien sûr, il ne l’a pas, car lui sont reprochés son manque de linéarité dans ses recherches ou encore d’avoir mis cinq ans au lieu de quatre pour achever sa thèse.

Après une dizaine d’années de parcours de combattant universitaire, notre tout jeune docteur n’a plus qu’une solution : partir à l’étranger ou se reconvertir.

par BUONO Clarisse

Clarisse Buono docteur en sociologie et chercheuse à l’EHESS-CNRS. Auteure de Félicitations du jury, Ed. Privé, collection les Clandestins, 2007.


A lire sur libération .fr


Commentaires

Agenda

<<

2017

 

<<

Juin

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2930311234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293012
Aucun évènement à venir les 2 prochains mois

Brèves

Je gagne 1700 euro et j’avance 650 euro par mois pour les kilomètres

vendredi 22 novembre 2013

Bonjour,
Je travaille pour l’Éducation Nationale dans une structure très particulière, je me déplace sur 2 départements : je gagne 1700 euro par mois et je dois avancer TOUS LES frais ; je suis remboursé avec un décalage de 3 mois et sur une base SNCF ET évidemment j’utilise ma PROPRE voiture. Je suis évidemment contractuel depuis 2004 mais j’ai changé 3 fois d’académie, j’ai des "trous" dans mon état de service et donc je n’ai jamais pu être titularisé (ni en 2000 ni cette année).
[par Anonyme]

Montpellier Université : le temps des postes tirés au sort

lundi 3 octobre 2011

On l’appellera Françoise pour la protéger malgré sa cartouchière de diplômes correspondant à bac + 10. Trentenaire montpelliéraine, la jeune docteur en sociologie, spécialisée dans les institutions et l’administration, enseigne depuis deux ans dans les facs et lycées parisiens.

En 2010, elle est vacataire dans le supérieur et contractuelle dans l’Éducation nationale (option SES) en 2nde et 1ère. Pour cette rentrée, elle est certaine qu’un poste à mi-temps d’ATER (attaché temporaire d’enseignement et de recherche) lui est attribué par la commission scientifique universitaire. Pas la lune : 1 200 € par mois plus une prime annuelle sensiblement équivalente mais de quoi être rassurée quant à l’avenir immédiat et pouvoir poursuivre ses travaux de recherche.

Pour compléter l’enseignement aux étudiants, un autre mi-temps est confié à l’une de ses jeunes collègues. Françoise prépare ses cours pendant l’été, regagne Paris. On lui demande de démarrer en septembre, sans contrat. Et patatras.

La semaine dernière, la présidence de l’université décide d’un plein-temps. La commission scientifique tranche... par tirage au sort. Françoise reste sur le carreau. En remplacement, l’université lui propose des vacations. Payées en mars.

Sur le Web : Lire sur Midi Libre

Carcassonne. Le prof vacataire réclame son dû

lundi 27 juin 2011

[La Dépêche | 22/06/2011 | D.B.]

Dans une précédente édition nous relations la galère de Francis Campana, ce cadre au chômage, engagé par l’IUT de Perpignan pour donner 20 heures de cours à Carcassonne en octobre 2010. Depuis, il se bat pour se faire payer cette prestation, une facture qui n’a rien d’exorbitant, environ 1 000 euros brut. Le responsable de l’IUT, qui n’a par ailleurs pas souhaité s’exprimer sur le sujet, se bornait à préciser que son établissement n’est pas en droit de rémunérer des professeurs, même vacataires, au chômage, une situation que l’administration de l’IUT n’ignorait pourtant pas lors de la signature du contrat de prestation.

Malgré des lettres recommandées et de multiples interventions, la sollicitation du médiateur académique, Francis Campana n’a, à ce jour, toujours pas perçu sa rémunération. La seule avancée qu’il dit avoir obtenue, récemment, après plusieurs mois de relances, c’est une information bien sibylline du secrétariat de l’Université de Perpignan lui assurant « qu’une réponse est en cours de préparation et vous sera donnée par le médiateur académique ». (...)

Témoignage...

dimanche 15 mai 2011

Moi aussi je suis fatigué d’être contractuel dans l’académie d’Amiens en arts plastiques depuis 12 ans avec cette année.
Je viens de passer l’oral du capes mardi dernier à Tours pour la 7 ème fois, et je me suis encore planté et j’en veux au monde entier parce qu’à chaque fois à l’oral on remet en cause ma proposition de cours et le lendemain il faut faire cours comme si de rien n’était, j’ai 19.80 en notation administrative, l’inspecteur, après mon inspection a souhaité que je sois jury de bac en arts plast à l’oral, parce que j’avais de l’expérience.
C’était cette fois en 2005, et 1 semaine ensuite je retournais passer l’oral à Tours ...
Je suis souvent sur 2 établissements minimum quand c’est pas 3, pendant 7 ans je faisais environ 120 km pour aller travailler et 120 pour revenir...
Mais tout cela on s’en fiche, j’ai 38 ans et qu’ai- je fait de ma vie... Rien, la blaze...

Appel à témoins Jeunes précaires diplômés

vendredi 8 avril 2011

Je suis journaliste pour le magazine « Sept à huit » diffusé chaque dimanche sur TF1 et je prépare un reportage sur les jeunes diplômés précaires qui, après de longues recherches, se voient obligés d’accepter un emploi bien en-deçà de leurs qualifications faute de mieux.

Je cherche à faire le portrait de 2 ou 3 représentants de cette génération précaire, les suivre dans leur quotidien afin de comprendre leur parcours et leurs difficultés.

Si êtes vous même concernés ou si vous connaissez des gens concernés par cette situation, n’hésitez pas à faire tourner cet appel à témoins autour de vous !

Je suis joignable pour toute question par mail : ma.brucker oPo elephant-cie.com

Merci de votre aide.

Marie-Alix Brucker

Soutenir par un don