Ce qu’elle est...

dimanche 28 septembre 2008
par  Pandore
8 votes

Ma précarité est mobilière.

Parce que je n’ai jamais pu acheter un appartement ou une jolie maison avec des parquets qui craquent et une cheminée à refaire. Aucune banque ne prête aux baladins et de toute façon, je ne sais pas où je vivrai quand je serai grande. Chez moi, il n’y a pas beaucoup de meubles parce que les déménagements m’ont appris que le meuble c’est lourd à porter pour les copains et qu’il ne va jamais dans le nouveau logement. Alors je range mes quintaux de bouquins dans des caisses à vin, des palettes de chantiers ou des étagères à CD.

Ma précarité est intime.

Parce qu’elle m’a coûté une petite fortune en billets de train et d’avion, des nuits à voyager en bus ou en couchette qui sent la chaussette pour rejoindre l’être aimé, surtout quand lui aussi était précaire. Parce qu’on traversait l’Europe ou pire, la moitié de la planète, pour quelques rapides week-ends où l’on échouait l’œil cerné et le cerveau éreinté. Parce que qu’à l’âge où tous mes amis se reproduisent avec la fécondité de léporidés nourris au Viagra, il est inconcevable d’imaginer être 3 au lieu de 2.

Ma précarité est contre-productive

Parce qu’au moment de publier enfin les résultats, je suis déjà en poste ailleurs et sur un autre projet et que, donc, je n’ai pas le temps de publier. D’ailleurs, certains employeurs m’ont déjà forcé à prendre sur mes vacances et sur mes deniers personnels 3 petits jours de conférence puisque j’allais y présenter des travaux effectués ailleurs que chez eux. Je mets 2 mois à me former et à être efficace et le temps d’apprendre à chercher, il est déjà trop tard.

Ma précarité est sociale.

Parce qu’à chaque déménagement, il faut retrouver des amis, une bibliothèque où emprunter des livres, un giron boulanger à qui sourire le matin et quatorze poilus pour monter une équipe de rudgbeux. Parce que je n’ai plus le cœur à m’engager dans des associations sachant que je peux partir dans 6 mois. Parce qu’à chaque nouvelle équipe, je dois m’intégrer puis..repartir. Parce que j’ai plein de copains partout mais que ce sont amis que vent emporte et la précarité vente devant ma porte.

Ma précarité est psychologique.

Parce qu’il y a des moments de doute où, à regarder le parcours qu’on construit, on se demande si on n’est pas en train de rater sa vie. Parce qu’on se dit que si finalement on ne trouve pas de poste, il faudra faire une grosse croix rouge sur toutes ces années de sacrifices. Parce qu’au bout de quelques années, il y a la lassitude à expliquer aux proches, aux amis, à la famille, que si, enfin, on va peut-être avoir un travail, un vrai. Parce qu’on se sent bon à rien à ne rien faire de bon.

Ma précarité est scientifique.

Parce qu’à enchaîner les petits contrats, je fais de la recherche de mercenaire. Que mon vrai sujet de recherche, celui qui est innovant, intéressant, celui pour lequel je suis qualifiée, n’avance plus et qu’à la place, je fais de l’ingénierie pour d’autres. Parce que je me lasse à travailler sur des sujets "à la mode" ou "bankable". Parce que je croyais que la thèse était le sésame pour faire MA recherche et que que ça m’a juste permis de faire la recherche des autres.

Ma précarité est financière.

Parce qu’une ancienne collègue de thèse vient de rejoindre le privé pour le double de mon salaire de précaire. Parce que peu de mes amis comprennent pourquoi je gagne si peu après tant d’études. Parce que l’’argent des vacances financent le déménagement, la caution de l’appart, les frais d’agence. Parce que je me dis qu’il faut mieux faire attention parce qu’on ne sait pas de quoi l’an prochain sera fait. Parce que je gagne autant qu’un MCF mais sans les vacances, sans la liberté et avec la pression d’avoir sans cesse à faire mes preuves. Parce que les années passent sans que le salaire augmente.

Ma précarité est longue.

Parce qu’à la fin de ma thèse, je pensais que le plus dur était derrière moi et que plus j’avance et moins je vois où je vais. Parce d’encourageants collègues me disent que si je persévère, c’est sûr un jour j’aurai un poste, en me citant des maitres de conf qui ont eu leur poste au bout de 4 ou 5 ans... mais que c’est la chute de Lucifer, l’infini qui sans cesse recommence, on sent s’écrouler ses forces dans le gouffre. Pécresse murmure : tremble ! et les KKK chuchotent : souffre ! Les soleils qui s’éteignent et l’archange qui comprend, pareil au mât qui sombre, qu’il est le noyé du déluge de l’ombre. Pour sentir l’angoisse, relire les premiers 260 vers du Poète...

Ma précarité est précaire.

Parce qu’il ne tiendrait qu’à moi d’accepter cette précarité pour qu’elle n’en soit plus une. Il suffirait de se chantonner à l’oreille que le CDD c’est la liberté et qu’à l’instar du chanteur à chemise à fleurs je suis en avance de deux ou trois longueurs. Les longueurs d’un gouvernement qui veut de la Recherche à la petite semaine, de la flexibilité, de la mobilité, de la polyvalence. Je suis devenue la Reine du Carton, je sais packer ma vie en une nuit. Je suis devenue la Reine de la Délocalisation, je suis allée partout où il y avait du travail. Je suis devenue la Reine de l’Adaptation, je sais parler de pleins de théories, de pleins de formalismes, mais Chère Valérie, Cher Nicolas, ça fait des mois qu’avec les petits sous de l’Etat, je fais une recherche aussi précaire que moi...

Pandore

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Commentaires

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jeudi 2 octobre 2008 à 17h25 - par  sud

Hello,

Dure réalité que je lis ici...

J’ai eu la chance d’être recruté, il y a maintenant 15ans au cnrs, 1an après ma thèse...c’était possible à l’époque et j’ai fait un psot doc après. il est un fait la précarisation des post doc est grandissante et on entend des histoires de post-doc dignes des camps de travail !

il est regrettable que les scientifiques en place ne se mobilisent pas pour faire changer cela. que risquent t’ils ? mais un manque de courage est manifeste chez les gens sensés préparer le futur de l’espèce humaine. SLR a vécu tel une luciole...nombre de ses leaders sont rentrés dans le rang et participe activement au démentèlement de la recherche française...

devant ce constat...il est difficile de motiver les étudiants qui arrivent dans les labos dès le mastère 1...et les chercheurs sont écoeurés du clientélisme qui s’opère auprès de l’ANR et autres bailleur de fond !

Triste constat comment exercer un métier (biologiste) où l’echec est de mise souvent

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jeudi 2 octobre 2008 à 16h33 - par  Anonyme

Merci pour ces mots si justes....

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Je gagne 1700 euro et j’avance 650 euro par mois pour les kilomètres

vendredi 22 novembre 2013

Bonjour,
Je travaille pour l’Éducation Nationale dans une structure très particulière, je me déplace sur 2 départements : je gagne 1700 euro par mois et je dois avancer TOUS LES frais ; je suis remboursé avec un décalage de 3 mois et sur une base SNCF ET évidemment j’utilise ma PROPRE voiture. Je suis évidemment contractuel depuis 2004 mais j’ai changé 3 fois d’académie, j’ai des "trous" dans mon état de service et donc je n’ai jamais pu être titularisé (ni en 2000 ni cette année).
[par Anonyme]

Montpellier Université : le temps des postes tirés au sort

lundi 3 octobre 2011

On l’appellera Françoise pour la protéger malgré sa cartouchière de diplômes correspondant à bac + 10. Trentenaire montpelliéraine, la jeune docteur en sociologie, spécialisée dans les institutions et l’administration, enseigne depuis deux ans dans les facs et lycées parisiens.

En 2010, elle est vacataire dans le supérieur et contractuelle dans l’Éducation nationale (option SES) en 2nde et 1ère. Pour cette rentrée, elle est certaine qu’un poste à mi-temps d’ATER (attaché temporaire d’enseignement et de recherche) lui est attribué par la commission scientifique universitaire. Pas la lune : 1 200 € par mois plus une prime annuelle sensiblement équivalente mais de quoi être rassurée quant à l’avenir immédiat et pouvoir poursuivre ses travaux de recherche.

Pour compléter l’enseignement aux étudiants, un autre mi-temps est confié à l’une de ses jeunes collègues. Françoise prépare ses cours pendant l’été, regagne Paris. On lui demande de démarrer en septembre, sans contrat. Et patatras.

La semaine dernière, la présidence de l’université décide d’un plein-temps. La commission scientifique tranche... par tirage au sort. Françoise reste sur le carreau. En remplacement, l’université lui propose des vacations. Payées en mars.

Sur le Web : Lire sur Midi Libre

Carcassonne. Le prof vacataire réclame son dû

lundi 27 juin 2011

[La Dépêche | 22/06/2011 | D.B.]

Dans une précédente édition nous relations la galère de Francis Campana, ce cadre au chômage, engagé par l’IUT de Perpignan pour donner 20 heures de cours à Carcassonne en octobre 2010. Depuis, il se bat pour se faire payer cette prestation, une facture qui n’a rien d’exorbitant, environ 1 000 euros brut. Le responsable de l’IUT, qui n’a par ailleurs pas souhaité s’exprimer sur le sujet, se bornait à préciser que son établissement n’est pas en droit de rémunérer des professeurs, même vacataires, au chômage, une situation que l’administration de l’IUT n’ignorait pourtant pas lors de la signature du contrat de prestation.

Malgré des lettres recommandées et de multiples interventions, la sollicitation du médiateur académique, Francis Campana n’a, à ce jour, toujours pas perçu sa rémunération. La seule avancée qu’il dit avoir obtenue, récemment, après plusieurs mois de relances, c’est une information bien sibylline du secrétariat de l’Université de Perpignan lui assurant « qu’une réponse est en cours de préparation et vous sera donnée par le médiateur académique ». (...)

Témoignage...

dimanche 15 mai 2011

Moi aussi je suis fatigué d’être contractuel dans l’académie d’Amiens en arts plastiques depuis 12 ans avec cette année.
Je viens de passer l’oral du capes mardi dernier à Tours pour la 7 ème fois, et je me suis encore planté et j’en veux au monde entier parce qu’à chaque fois à l’oral on remet en cause ma proposition de cours et le lendemain il faut faire cours comme si de rien n’était, j’ai 19.80 en notation administrative, l’inspecteur, après mon inspection a souhaité que je sois jury de bac en arts plast à l’oral, parce que j’avais de l’expérience.
C’était cette fois en 2005, et 1 semaine ensuite je retournais passer l’oral à Tours ...
Je suis souvent sur 2 établissements minimum quand c’est pas 3, pendant 7 ans je faisais environ 120 km pour aller travailler et 120 pour revenir...
Mais tout cela on s’en fiche, j’ai 38 ans et qu’ai- je fait de ma vie... Rien, la blaze...

Appel à témoins Jeunes précaires diplômés

vendredi 8 avril 2011

Je suis journaliste pour le magazine « Sept à huit » diffusé chaque dimanche sur TF1 et je prépare un reportage sur les jeunes diplômés précaires qui, après de longues recherches, se voient obligés d’accepter un emploi bien en-deçà de leurs qualifications faute de mieux.

Je cherche à faire le portrait de 2 ou 3 représentants de cette génération précaire, les suivre dans leur quotidien afin de comprendre leur parcours et leurs difficultés.

Si êtes vous même concernés ou si vous connaissez des gens concernés par cette situation, n’hésitez pas à faire tourner cet appel à témoins autour de vous !

Je suis joignable pour toute question par mail : ma.brucker oPo elephant-cie.com

Merci de votre aide.

Marie-Alix Brucker

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