Recruter un universitaire à vie en 25 minutes. Un speed-dating ultra performant

Publié sur Fabula | 4 mai 2009 | par Alexandre TYLSKI
lundi 24 août 2009
par  Laurence
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En résumé, dix minutes de théâtre de l’absurde pour toute une vie. Une carrière décidée sur quelques détails « non conformes » et non sur des années de travail et d’expériences. « Jouer le jeu », se cloner (surtout que rien ne dépasse !), trouver le bon ton qui plaise à son auditoire (trouver le bon con), ne surtout pas répéter les mêmes mots pendant votre présentation (pas bon), faire montre de rigueur (au cas où votre thèse, vos cours, vos conférences et vos publications, ainsi que votre qualification et votre sélection à l’audition, n’auraient pas permis de la prouver). Bref, dix minutes d’Actors Studio valent plus qu’une réputation nationale déjà acquise ou dix à quinze ans d’expérience dans l’enseignement et la recherche.

« Mai le joli mai, le mois des commissions de spécialistes. L’université recrute ses professeurs et ses maîtres de conférences. En juin, les jeux sont faits. Ici l’on pleure, ici l’on rit. Candides candidats, si vous saviez… Par bonheur, il existe des commissions où l’on travaille de façon honnête, impartiale, au mérite, en cherchant à résoudre l’impossible équation entre le profil d’un poste et celui d’une personne qu’on ne connaît pas, qu’on découvre d’abord sous la forme d’un dossier de candidature, puis durant la « foire aux bestiaux » (qui porte le nom d’audition), cet exercice rituel comme l’université les aime : quinze minutes de parade pour la bête de concours et quinze de tripotage pour nous autres, les maquignons » (François Clément, in Le Monde, 26.06.07 [1])

Dans certains pays, le recrutement d’un maître de conférence se déroule sur deux jours longs et pénibles : il vous faudra rencontrer chacun des membres du département (à quoi bon faire connaissance ?), donner un cours à des étudiants du département (se bat-on vraiment pour eux ?) ou encore visiter les lieux (?). Bref, un calvaire inutile pour les candidats comme pour les départements qui ont, tout de même, plus important à régler.

Quant aux frais de déplacement et d’hébergement du candidat, ils sont, la plupart du temps, payés par les universités en question. Là aussi, rien de plus contre-nature et illégitime : les facultés trahissent leur besoin urgent d’engager un candidat, en l’invitant officiellement à venir à la rescousse. Tout ce qu’il ne faut pas faire ! En France, les candidats doivent d’abord se dire honorés d’avoir été convoqués au concours des universités. Ils ne sont en aucun cas « invités ». Au moins, pas d’ambiguïté dans la hiérarchie et l’ordre des choses. Les postulants doivent ainsi, à chaque fois et même plusieurs fois dans le même mois, payer eux-mêmes tous leurs transports et hébergements. Leurs diverses dettes font partie de l’ascèse des scientifiques. Question d’éthique.

Dans les textes officiels français, si un candidat MCF demande à rencontrer, dans la convivialité, les personnels enseignants sur place (quelle extravagance…), cela est certes « autorisé ». En réalité, rien n’est moins institutionnalisé et organisé pour que des rencontres sur deux jours aient lieu. A la place de quatre demi-journées et autant de repas d’échanges et de partages potentiels, tous acceptent plutôt une seule rencontre zapping de quelques minutes (aussi efficace et fidèle qu’une bande-annonce industrielle), sans présentation réciproque, sans rencontre avec les étudiants, sans visite d’aucune sorte. Ainsi, sans approfondissement superflu, vos dix ans d’engagements et de travaux seront vite effacés au profit de quelques minutes de « performance fulgurante » tel un clone ou un singe savant qui récite ce que l’institution veut bien entendre, via des indices sonores, verbaux et visuels, que chaque juré saura reconnaître et analyser immédiatement et sans l’ombre d’un doute.

Important à savoir : la plupart des jurés aiment le candidat poli, calme, bien coiffé et bien habillé (car il faut percevoir en lui ou en elle le futur enseignant « qui arrivera à l’heure aux réunions ») et se régalent d’une présentation froide et épurée (car le bon scientifique est « sans émotion », sinon il ou elle « pourrait poser des problèmes plus tard »). Alors, dans ces conditions de concision totale où le moindre accroc prend des proportions bibliques : Malheur à un plan de présentation jugé approximatif ! Malheur à une petite hésitation dans une réponse ! Malheur à un temps de réponse trop long ! Malheur à une plaisanterie fantaisiste !

En résumé, dix minutes de théâtre de l’absurde pour toute une vie. Une carrière décidée sur quelques détails « non conformes » et non sur des années de travail et d’expériences. « Jouer le jeu », se cloner (surtout que rien ne dépasse !), trouver le bon ton qui plaise à son auditoire (trouver le bon con), ne surtout pas répéter les mêmes mots pendant votre présentation (pas bon), faire montre de rigueur (au cas où votre thèse, vos cours, vos conférences et vos publications, ainsi que votre qualification et votre sélection à l’audition, n’auraient pas permis de la prouver). Bref, dix minutes d’Actors Studio valent plus qu’une réputation nationale déjà acquise ou dix à quinze ans d’expérience dans l’enseignement et la recherche.

Nous nous battons aujourd’hui pour défendre le temps non négociable nécessaire aux universitaires. Or le temps minimum n’existe même pas pour les candidats aux postes de maître de conférence. On sélectionne et jette aussi vite des universitaires en quelques minutes comme dans les pires entreprises. Ainsi donc, chers doctorants et docteurs, voilà encore, par ce petit exemple, autant de raisons de continuer à lutter ensemble contre une université de plus en plus proche des pires bureaucraties industrielles. Ou alors, pactisez, inscrivez-vous vite à un stage d’interprétation dramatique, puis engagez un coach de fitness, de yoga et de tenue, vous allez en avoir besoin pour devenir un vrai scientifique.

En attendant ce beau jour, revoir, ou découvrir, le film L’Étudiant de Prague (1926) à propos duquel Baudrillard écrivait : « […] Il est une part de nous-mêmes dont, vivants, nous sommes collectivement hantés : c’est la force du travail social qui, une fois vendue, revient, par tout le cycle social de la marchandise, nous déposséder du sens du travail même, c’est la force de travail devenue – par une opération sociale bien sûr, et non diabolique – l’obstacle matérialisé au fruit du travail. C’est tout ceci qui est symbolisé dans L’Étudiant de Prague, par la soudaine émergence vivante et hostile de l’image, et par le long suicide – c’est le mot – qu’elle impose à celui qui l’a vendue. »

Un texte d’Alexandre TYLSKI
(a.tylski wanadoo.fr)


Publié sur Fabula.org

Illustration de l’article (par PAPERA) : Universités : La grande illusion sous la dir. de Pierre Jourde, Ed L’Esprit des Péninsules, 2007


[1] Note de PAPERA : Lien vers l’article en question : La foire à l’embauche par François Clément 26 juin 2007



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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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