La vie rêvée des jeunes précaires

vendredi 16 janvier 2009
par  Anonyme
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Nous allons imaginer le parcours d’un étudiant qui a l’ambition tout à fait louable de se lancer dans une thèse de doctorat, et le désir ensuite d’obtenir un poste dans l’enseignement supérieur ou la recherche. Ce scénario décrit les conséquences qu’auront pour l’étudiant les nouvelles réformes que le gouvernement veut imposer, si elles passent. Ce portrait robot s’inspire de faits réels dans lesquels vous vous reconnaîtrez sûrement.

Prenons donc le cas d’un étudiant issu d’un "collège universitaire" comme il en existera avec la loi LRU. "Ca y est, je sors de licence et je dois choisir un bon master (enseignement ou recherche déjà). Je me suis décidé à faire une thèse et à obtenir un doctorat, le plus haut diplôme universitaire de ce pays après celui de l’habilitation à diriger des recherches. Comme ma fac ne me propose rien, je dois aller dans un des dix pôles campus, assez loin de ma famille. Qu’à cela ne tienne, je prendrai un petit job étudiant pendant mon master comme beaucoup d’entre nous, quelques soirs et le week-end pour payer les frais de ce pôle campus, qui ont encore augmenté paraît-il, ou mes parents feront un emprunt, s’ils le peuvent. Je me suis toujours battu pour mes études, alors après mon master, j’ai pu décrocher un contrat doctoral unique dans un bon laboratoire, coup de chance parce que j’ai entendu dire que 4% des allocations recherche avaient été supprimées.

Je commence ma thèse, je peux vous dire que ce n’est pas une partie de plaisir. Je suis soumis à une évaluation annuelle avec risque de non-reconduction de mon salaire si mes résultats ne sont pas satisfaisants aux yeux de mon directeur de thèse, j’espère qu’il y aura un contre-pouvoir quand même. Ca fait marrer mes potes ingénieurs, qui sont déjà presque tous casés en CDI quand j’en suis à ma deuxième année. J’ai aussi de nouveaux devoirs, une mission d’enseignement à la fac où les maîtres de conf me refilent les trucs chiants, enfin j’attends, peut-être qu’on me proposera une formation pédagogique pour apprendre à bien tenir un cours dans un amphi, on me charge d’une mission d’expertise dans les entreprises. Franchement, chaque fois j’ai l’impression que le privé me pique mes idées, "mais non, qu’il dit mon mandarin, tu n’es pas mûr, impossible que tu aies déjà des idées ».

Bref, entre les missions d’expertises et d’enseignement, et divers travaux que je fais au labo parce qu’on n’a plus de technicien, les 3 ans sont passés vite, ma recherche n’a pas avancé comme j’aurais voulu et mon directeur n’a pas lu les papiers que je lui ai envoyés ; "il croule sous l’administratif" qu’il me dit, c’est vrai qu’on n’a plus d’ITA pour la gestion du labo. Impossible de demander une 4ème année selon mon directeur, donc on se débrouille un peu avec le chômage et les petits boulots pour finir. Bref, enfin je soutiens ma thèse ! Ca y est je suis docteur ! (dommage que je ne sois pas allemand, j’aurais pu l’inscrire sur ma boîte aux lettres).

Je pars à l’étranger, et pour avoir travaillé dans trois pays industrialisés, je peux vous dire qu’ils font tous de la recherche là-bas. J’ai pu peaufiner mon côté compétiteur, maintenant, je suis un devenu un vrai carriériste, j’ai postulé sur tous les postes possibles à tout ce qui bouge : IE, IR, MCF, CR2, CR1 (vu mon âge déjà avancé je peux), jeunes chercheurs confirmés et surtout, celui que je préfère et que j’ai pu obtenir, le poste de leader track proposé par l’ANR ! J’ai monté un projet hyper tendance et j’ai obtenu une équipe d’ingénieurs et de techniciens, tous comme moi en CDD. On a bossé comme des oufs pendant cinq ans non-renouvelables et puis basta.

Enfin, maintenant j’ai 40 ans, je suis donc tout juste mûr pour avoir un poste de chercheur dans le public, ou plutôt d’enseignant-chercheur à la fac. Là vous pourrez me dire "et le privé" ? J’en ai parlé depuis longtemps avec mes potes des grandes écoles, qui ont tous avec trois bambins, maison et petit chien à présent. Ils m’ont dit "seulement 13% des chercheurs du privé sont docteurs, t’as pas le profil, pour eux la thèse c’est comme un boulet que tu t’attaches volontairement pour ne pas entrer dans le monde du travail ! Quitte la recherche, c’est de l’exploitation, et recycle-toi". Mais qu’importe, je me suis constitué un réseau de malades depuis mon retour en France en vue des concours de recrutement d’enseignants-chercheurs, maintenant, tout le monde me connaît dans les commissions, enfin plutôt je connais tout le monde... Je me démène pour présenter mes travaux et devenir incontournable. Enfin, après 8 tentatives malheureuses (ou : qui ont échoué) échouées pour cause de jeunisme, d’impact facteur trop faible de mes articles et par manque de relations, la veille de ma dernière audition pour mon poste d’EC, la présidente est venue me confier que le poste était fléché, pour moi...

J’ai réussi et enfin, après une succession de contrats courts (j’ose pas dire CDD, ca fait précaire), je suis recruté enseignant-chercheur. Super, je peux enfin réfléchir sereinement à mes projets de recherche après 10 ans de course aux CDD. Mais là, pour la première fois dans ma carrière, on peut dire que je n’ai pas eu de chance, mon labo vient d’être évalué par l’AERES, et mon équipe n’est pas labellisée. Du coup on m’a casé dans une autre équipe dont la thématique n’a plus rien à voir avec la mienne. Il faut dire que je m’intéresse à l’histoire du Moyen Age en Allemagne, pour rire un collègue me dit : "T’aurais dû proposer l’histoire des seigneurs atteints de la maladie d’Alzheimer au Moyen Âge en France, là t’aurais eu ton financement".

Bon bilan des courses, mon patron d’université vient de me dire, en gros, je caricature à peine : "ici on n’est pas au feu-CNRS, vu que t’es pas foutu de décrocher un financement ici et que tu es déclaré peu publiant, tu feras de l’enseignement". L’enseignement, c’est la nouvelle punition imaginée pour dresser les chercheurs récalcitrants, ce qui montre au passage dans quelle estime on tient l’a mission d’enseignement universitaire. Heureusement, moi j’aime enseigner aux étudiants, je trouve que c’est stimulant, mais je n’ai toujours pas eu de formation pédagogique correcte.

P.S. : Merci à Cyril pour ce texte lu en AG



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Brèves

Je gagne 1700 euro et j’avance 650 euro par mois pour les kilomètres

vendredi 22 novembre 2013

Bonjour,
Je travaille pour l’Éducation Nationale dans une structure très particulière, je me déplace sur 2 départements : je gagne 1700 euro par mois et je dois avancer TOUS LES frais ; je suis remboursé avec un décalage de 3 mois et sur une base SNCF ET évidemment j’utilise ma PROPRE voiture. Je suis évidemment contractuel depuis 2004 mais j’ai changé 3 fois d’académie, j’ai des "trous" dans mon état de service et donc je n’ai jamais pu être titularisé (ni en 2000 ni cette année).
[par Anonyme]

Montpellier Université : le temps des postes tirés au sort

lundi 3 octobre 2011

On l’appellera Françoise pour la protéger malgré sa cartouchière de diplômes correspondant à bac + 10. Trentenaire montpelliéraine, la jeune docteur en sociologie, spécialisée dans les institutions et l’administration, enseigne depuis deux ans dans les facs et lycées parisiens.

En 2010, elle est vacataire dans le supérieur et contractuelle dans l’Éducation nationale (option SES) en 2nde et 1ère. Pour cette rentrée, elle est certaine qu’un poste à mi-temps d’ATER (attaché temporaire d’enseignement et de recherche) lui est attribué par la commission scientifique universitaire. Pas la lune : 1 200 € par mois plus une prime annuelle sensiblement équivalente mais de quoi être rassurée quant à l’avenir immédiat et pouvoir poursuivre ses travaux de recherche.

Pour compléter l’enseignement aux étudiants, un autre mi-temps est confié à l’une de ses jeunes collègues. Françoise prépare ses cours pendant l’été, regagne Paris. On lui demande de démarrer en septembre, sans contrat. Et patatras.

La semaine dernière, la présidence de l’université décide d’un plein-temps. La commission scientifique tranche... par tirage au sort. Françoise reste sur le carreau. En remplacement, l’université lui propose des vacations. Payées en mars.

Sur le Web : Lire sur Midi Libre

Carcassonne. Le prof vacataire réclame son dû

lundi 27 juin 2011

[La Dépêche | 22/06/2011 | D.B.]

Dans une précédente édition nous relations la galère de Francis Campana, ce cadre au chômage, engagé par l’IUT de Perpignan pour donner 20 heures de cours à Carcassonne en octobre 2010. Depuis, il se bat pour se faire payer cette prestation, une facture qui n’a rien d’exorbitant, environ 1 000 euros brut. Le responsable de l’IUT, qui n’a par ailleurs pas souhaité s’exprimer sur le sujet, se bornait à préciser que son établissement n’est pas en droit de rémunérer des professeurs, même vacataires, au chômage, une situation que l’administration de l’IUT n’ignorait pourtant pas lors de la signature du contrat de prestation.

Malgré des lettres recommandées et de multiples interventions, la sollicitation du médiateur académique, Francis Campana n’a, à ce jour, toujours pas perçu sa rémunération. La seule avancée qu’il dit avoir obtenue, récemment, après plusieurs mois de relances, c’est une information bien sibylline du secrétariat de l’Université de Perpignan lui assurant « qu’une réponse est en cours de préparation et vous sera donnée par le médiateur académique ». (...)

Témoignage...

dimanche 15 mai 2011

Moi aussi je suis fatigué d’être contractuel dans l’académie d’Amiens en arts plastiques depuis 12 ans avec cette année.
Je viens de passer l’oral du capes mardi dernier à Tours pour la 7 ème fois, et je me suis encore planté et j’en veux au monde entier parce qu’à chaque fois à l’oral on remet en cause ma proposition de cours et le lendemain il faut faire cours comme si de rien n’était, j’ai 19.80 en notation administrative, l’inspecteur, après mon inspection a souhaité que je sois jury de bac en arts plast à l’oral, parce que j’avais de l’expérience.
C’était cette fois en 2005, et 1 semaine ensuite je retournais passer l’oral à Tours ...
Je suis souvent sur 2 établissements minimum quand c’est pas 3, pendant 7 ans je faisais environ 120 km pour aller travailler et 120 pour revenir...
Mais tout cela on s’en fiche, j’ai 38 ans et qu’ai- je fait de ma vie... Rien, la blaze...

Appel à témoins Jeunes précaires diplômés

vendredi 8 avril 2011

Je suis journaliste pour le magazine « Sept à huit » diffusé chaque dimanche sur TF1 et je prépare un reportage sur les jeunes diplômés précaires qui, après de longues recherches, se voient obligés d’accepter un emploi bien en-deçà de leurs qualifications faute de mieux.

Je cherche à faire le portrait de 2 ou 3 représentants de cette génération précaire, les suivre dans leur quotidien afin de comprendre leur parcours et leurs difficultés.

Si êtes vous même concernés ou si vous connaissez des gens concernés par cette situation, n’hésitez pas à faire tourner cet appel à témoins autour de vous !

Je suis joignable pour toute question par mail : ma.brucker oPo elephant-cie.com

Merci de votre aide.

Marie-Alix Brucker

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