Comment sauver l’université française, par Jacques Blamont

LE MONDE | 13.08.08 | 13h32
jeudi 21 août 2008
par  antonin

Le classement de Shanghaï, qui fait désormais référence quels que soient ses défauts, vient de rétrograder encore une fois les universités françaises par rapport à leurs sœurs étrangères. Dans les cent premières, il n’en accepte plus que trois : Paris-VI (42e), Paris-XI (49e) et l’École normale supérieure (73e).

Ayant servi dans deux d’entre elles (dix ans au laboratoire de physique de l’ENS et trente-neuf ans comme professeur à Paris-VI), et ayant été chercheur et professeur aux États-Unis (Cal Tech, 6e sur la liste), je crois pouvoir donner mon avis sur les raisons de cette situation.

Ni en ce qui concerne la recherche ni en ce qui concerne l’enseignement, nos universités ne sont à la hauteur des responsabilités qu’elles devraient assumer. Un classement reposant sur d’autres critères que ceux de Shanghaï fournirait un résultat similaire.

Une première raison est leur statut. Il faut féliciter Valérie Pécresse, soutenue par le premier ministre et le président de la République, de leur avoir donné l’autonomie indispensable à leur fonctionnement. C’est un premier pas dont tout découlera, mais il faut se garder de le juger décisif.

La deuxième raison de notre faiblesse est le trop maigre financement. La France est le pays d’Europe qui consacre le moins de moyens à son enseignement supérieur. Je veux introduire dans le dossier l’exemple typique de l’université du Michigan, 21e dans le classement de Shanghaï (18e des universités américaines), une excellente université d’État avec laquelle j’ai beaucoup travaillé. Son budget se découpe selon les provenances suivantes, en millions de dollars. État de Michigan : 320 ; frais de scolarité payés par les étudiants : 830 ; contrats : 900 ; revenus mobiliers : 150. Total : 2 200 millions de dollars (1 477 millions d’euros).

Par comparaison, une université française qui recevrait aussi de l’État 320 millions de dollars aurait comme autres ressources : frais de scolarité : 0 ; contrats : 0 ; revenus : 0. Ses ressources totales seraient donc sept fois inférieures à celles du Michigan. Les chiffres relatifs à d’autres universités américaines donneraient le même résultat. Attaquons les tabous en tirant les leçons de ces chiffres.

La première est qu’il est nécessaire de relever fortement les droits de scolarité payés par les étudiants. C’est la manière principale de résoudre le problème du financement, mais elle permettra aussi que des prestations correctes d’accueil, d’encadrement et de vie soient offertes aux étudiants en contrepartie. Il n’y a pas que l’enseignement : il y a tout le reste qui constitue la vie universitaire dans les bons campus et dont nos étudiants sont privés.

Une telle réforme doit être accompagnée par la création d’un grand nombre de bourses qui seraient attribuées selon le mérite, la situation pécuniaire et la priorité à donner aux filières, de façon à permettre aux étudiants nécessiteux de prendre l’ascenseur social. L’État, les régions et les entreprises abonderaient les bourses. La gestion des droits d’inscription et des bourses ressortirait à l’autonomie universitaire.

Une deuxième leçon à tirer de la pratique internationale est que l’université ne doit pas être asphyxiée par des gens qui n’y ont pas leur place. Une sélection à l’entrée s’impose, soit par une meilleure utilisation du baccalauréat (seuls seraient admis les titulaires d’une mention), soit par un examen complémentaire. Notre système d’admission universelle aboutit à la catastrophe des échecs en premier cycle, dont la réforme annoncée ne réussira pas sans sélection et création de structures d’accueil pour les bacheliers les moins doués pour les études supérieures. Là encore, l’autonomie universitaire doit être utilisée pour définir les modalités locales.

Une troisième leçon provient du volume des contrats. L’autonomie est certes le premier pas vers une insertion de l’université dans le tissu économique. Cependant, le défaut dont souffre la recherche et développement européenne est la faiblesse relative de la contribution des entreprises. Les entreprises américaines financent un volume de recherche et développement double de celui des entreprises européennes et japonaises combinées.

En France, les entreprises couvrent la moitié des dépenses internes de recherche, et aux États-Unis les deux tiers. L’université ne peut donc s’attendre à une manne. De ce point de vue, l’État fait chez nous son devoir, mais les entreprises doivent encore être convaincues. Les contrats ne pourront financer l’université si elle n’offre pas aux entreprises une image et des prestations transformées, avec des enseignants-chercheurs de haut niveau correctement rétribués, et surtout mobiles.

Tant que ces véritables réformes-là ne seront pas entrées dans les faits, notre système universitaire continuera sa descente dans les classements et son affaiblissement dans la réalité. Elles ne devraient pourtant se heurter qu’à des tigres de papier, bruyants il est vrai.

Jacques Blamont, membre de l’Académie des sciences


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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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