Ma thèse en 252 288 000 secondes

L’Impévu | 06/01/2017 | par Nathalie Tissot
dimanche 15 janvier 2017
par  antonin

Cinq, six, voire parfois près de dix ans. Les doctorants en sciences humaines et sociales passent en moyenne deux fois plus de temps à finir leur thèse qu’en sciences dites « dures ». Une persévérance indispensable pour décrocher le précieux sésame, porte d’entrée vers l’enseignement supérieur et le monde de la recherche. Et permettre à la France de conserver sa place parmi les leaders de la recherche mondiale.

Marc* a parfois l’impression d’être comme un hamster en cage, à courir dans une roue, sans jamais voir le bout de sa thèse. Pour ce chercheur en sociologie de la statistique, il est devenu crucial de mettre un point final à son ouvrage et à ses neuf années de doctorat, quitte à passer les fêtes de fin d’année loin de sa famille. Depuis septembre, il n’est même plus étudiant. L’école doctorale dont il dépend lui a refusé l’inscription. Officiellement, celle-ci ne peut plus être autorisée « en 6ème année et au-delà ». Le statut de Marc aurait sans nul doute déclenché l’ire du Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Pour continuer, il faut ruser : « Tous les ans, on doit justifier de notre travail pour obtenir une dérogation », raconte le jeune homme de 34 ans, « d’année en année c’est de plus en plus difficile. » S’il souhaite avoir une chance de soutenir devant un jury, il devra encore une fois compter sur son directeur de thèse pour faire pression sur l’université.

En France, ils sont près de 75 600 lancés dans une thèse. Marc fait partie de ces irréductibles que les universités préféreraient oublier, bien loin du doctorant modèle, promu par le concours « Ma thèse en 180 secondes », qui rend glamour la figure du thésard sur les réseaux sociaux. Alors qu’il prépare le diplôme le plus élevé de notre système universitaire, indispensable pour accéder au monde de la recherche et de l’enseignement supérieur, Marc, quelque peu défaitiste, dit avoir perdu l’espoir de décrocher un poste dans la recherche publique ou même d’être lu un jour. Comme lui, Julien* vient de soutenir sa thèse, en anthropologie, après neuf ans d’une « vie de moine », lourde d’amertume. « À l’époque, je ne savais pas dans quoi je mettais les pieds », regrette-t-il.

 Les financements, nerf de la thèse

En sciences humaines et sociales, près de 30% des doctorants mettent plus de 6 ans à finir leur thèse. Bien plus que leurs confrères de sciences dites « dures », qui conduisent dans 90% des cas leur doctorat en moins de 4 ans et 4 mois, selon le dernier rapport du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche sur l’état de l’emploi scientifique en France. Davantage aussi que le temps prévu par les textes officiels. Un arrêté ministériel du 25 mai 2016 sur la formation doctorale rappelle ainsi que la préparation du doctorat s’effectue en « règle générale en trois ans en équivalent temps plein consacré à la recherche », jusqu’à six ans « dans les autres cas », notamment quand l’étudiant exerce une activité salariée à côté sans rapport avec ses recherches. C’est le cas d’un tiers des doctorants en sciences humaines et humanités contre 2,1% en physique ou 6% en mathématiques.

La raison d’un tel grand écart ? Le fait qu’en sciences exactes, les doctorants sont plus nombreux à obtenir des financements dédiés à leurs recherches. À l’École doctorale de Sciences humaines et sociales d’Amiens, sur 296 étudiants, les contrats doctoraux se comptent sur les doigts d’une main et « le nombre de financements a tendance à diminuer », s’inquiète Tiphaine Barthélémy, la directrice, qui constate une baisse de près de 20 % de son effectif de doctorants depuis six ans. « L’ancien conseil régional nous soutenait énormément. » Avec la fusion des régions, la responsable craint que cela ne s’arrête.

Au niveau national, le nombre de doctorants en sciences de la société (droit, économie, gestion, sociologie, anthropologie…) et sciences humaines et humanités (lettres, histoire, arts, langues, Staps…) a diminué de 13 % entre 2009 et 2014 tandis qu’en sciences dites « dures », il reste stable. À rebours des objectifs affichés par le ministère, cette évolution laisse craindre une baisse du dynamisme de la recherche dans certains domaines. Au-delà des écarts de financements dédiés, il existe également une différence notoire entre les disciplines : le temps consacré à la recherche.

 Une course contre la montre

Marc, Julien, Héloïse et Juliette s’estiment chanceux. Tous ont obtenu un contrat doctoral ou une convention industrielle de formation par la recherche (CIFRE) leur permettant d’être payés pendant trois ans de recherche. Mais « le gros problème, c’est que c’est impossible de faire une thèse en histoire en trois ans, encore plus en histoire de l’Afrique où on doit aller sur le terrain », déplore Héloïse, qui entame sa quatrième année. À la rentrée dernière, elle a dû reprendre 18 heures d’enseignement dans un collège d’Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) et renoncer à différents séminaires et colloques, pourtant nécessaires à la création d’un réseau professionnel.

Même si les sujets sont plus resserrés, « terminer sa thèse en 3 ans c’est absolument impossible », confirme Pascal Ory. Ce professeur spécialisé en histoire culturelle a lui-même passé 20 ans à réaliser la sienne. À l’époque, il s’agissait d’une thèse d’État, sans limites de temps. « Il y a quelques années, on allait encore jusqu’à 7-8 ans. Aujourd’hui on est plus autour de 4-5 ans sous la pression des sciences dites ‘dures’ et du modèle anglo-saxon », analyse le professeur de l’Université Paris 1, qui redoute un « ghetto doré » : n’avoir plus, à l’avenir, que des doctorants allocataires, excluant les enseignants du secondaire et les autres salariés. À l’école doctorale de sciences humaines et sociales d’Amiens, la durée moyenne des thèses est de cinq ans et deux mois et pour la directrice Tiphaine Barthélémy « c’est très bien, ça va être difficile de faire mieux ».

 Du travail gratuit

Faute de contrats adaptés à ces temps longs, même les doctorants financés sont contraints de poursuivre une activité salariée à la fin de leurs trois premières années. Beaucoup se tournent vers les vacations d’enseignement. Mais elles ne sont payées que 40 € par heure de cours de travaux dirigés et dans un délai moyen de six mois. Elles supposent parfois du travail « gratuit », selon Bastien Coulon, président de la fédération nationale des étudiants chercheurs. « Les vacataires ne sont pas payés pour corriger les copies de partiel, c’est considéré comme une partie de leur activité », dénonce-t-il, « et dans des facs de droit où le volume d’étudiants est important, certains doctorants corrigent des copies qui correspondent à un cours qu’ils n’ont même pas assuré ! »

Juliette a pour sa part eu la chance de décrocher un contrat à durée déterminée d’attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER). Il lui a permis de dispenser des cours magistraux et des travaux dirigés à des étudiants de licence en touchant un salaire mensuel. Mais son contrat d’un an ne pouvait être renouvelé qu’une fois. Après deux ans d’enseignement à l’université, suivi d’un congé maternité, elle ne touchait l’année dernière que 780 euros de chômage. Entamant sa neuvième année de thèse, elle a dû accepter un emploi d’assistante d’éducation dans un lycée professionnel à plus d’une heure de route de chez elle. Deux jours et deux nuits payés 1 194 euros nets par mois. « Je travaille tout le temps, je suis fatiguée », confie la jeune maman dont la thèse en sciences politiques porte sur la profession de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation. « Il y a de moins en moins de postes donc la concurrence est très forte. »

En sciences politiques comme en histoire, la compétition est rude pour décrocher un CDI à la fin du doctorat. Récemment, Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris 1, a participé au recrutement d’un maître de conférences. Ils ont reçu 118 candidatures. Et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche prévoit une baisse des recrutements jusqu’à fin 2017.

Pour combler ce besoin de personnel, l’annonce d’une rallonge de 850 millions d’euros alloués à l’enseignement supérieur et à la recherche sur le budget 2017 n’est pas suffisante selon Hervé Christofol, le secrétaire général du syndicat national de l’enseignement supérieur (Snesup). « Il existe plusieurs agences d’évaluation au niveau international comme celle du classement de Shanghaï, du Times Higher Education, ou du Quacquarelli Symonds, et certaines d’entre elles prennent en compte le financement des établissements dans leurs critères. Sur ce point, la France baisse. » Une vingtaine d’établissements d’enseignement supérieur français figurent dans ces classements mondiaux. « On a encore de bons résultats, mais cela peut se détériorer », confie le syndicaliste.

Face à la concurrence, pour se démarquer « il faut faire une thèse excellente, publier, aller à des colloques… », énumère Juliette. Cela prend du temps. Et dans l’isolement de la thèse, certains perdent pied.

 Recherche sous antidépresseurs

Cinq autres doctorants sont présents dans le labo où travaille Juliette lors de notre entretien. L’un s’est séparé de son conjoint, un autre est célibataire, un autre encore « cachetonné ». « La concurrence, la précarité, ça te met dans des angoisses permanentes », explique la jeune femme, « il y a un envers du décor : les gens qui prennent des médicaments, qui boivent… Même ton directeur de thèse te dit de prendre un Témesta », ironise la chercheuse de 33 ans en évoquant l’anxiolytique.

« Ça occupe beaucoup d’espace au niveau affectif », confirme Julien, « on est obsédé par l’idée de terminer. » Les anecdotes comme celle-ci fleurissent sur la toile. L’un des sujets de prédilection : la relation directeur/doctorant. Rien qu’en discutant avec quelques-uns, on découvre ainsi le profil du « directeur de thèse absent qui commence à en avoir sa claque », celui qui suit pas moins de 37 thèses en même temps ou celui qui est le mieux placé pour vous obtenir des financements. Le dernier arrêté ministériel a beau instaurer « des comités de suivi individuel du doctorant », le nombre d’étudiants par encadrant reste à l’appréciation de l’école doctorale.

Aux appels à l’aide lancés sur son blog PhDelirium, l’auteure « Tis » tente de répondre grâce à sa propre expérience et sa connaissance du sujet : sa thèse en sciences de l’éducation portait justement sur la relation entre directeurs et étudiants ! Comme elle, Tiphaine Rivière tenait un blog où elle croquait son quotidien de doctorante avant de publier la BD Carnets de thèse en 2015. Contrairement à son héroïne, Jeanne Dargan, l’auteure a fini par abandonner sa thèse de lettres.

Juliette, elle, ira jusqu’au bout, car elle « aime ce qu’elle fait ». « On montre des phénomènes sociaux, à quoi ils sont liés », défend la jeune femme, « je pense qu’on a une vraie utilité dans la société. » Elle espère soutenir en septembre 2017.

par Nathalie Tissot

* Le prénom a été changé


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Brèves

EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité

mercredi 4 mai 2016

L’association EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité.

Comment concilier le fait d’attendre un enfant ou d’être parent quand on est en thèse ou en recherche de poste ? Quelles difficultés spécifiques voient le jour à cette occasion ? Comment l’institution académique prend-elle en charge (ou non) les jeunes chercheur.e.s confronté.e.s à ces situations ?

Ces questions nous paraissent d’autant plus d’actualité dans le contexte de la mobilisation collective contre la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche, précarité touchant particulièrement les femmes et les jeunes chercheur.e.s, en abordant une problématique qui nous semble encore peu étudiée.

Pour cela, nous avons élaboré un questionnaire qui s’adresse à tou.te.s celles et ceux qui se sentent concerné.e.s, qui sont en thèse en France ou l’ont été

Y répondre vous prendra une vingtaine de minutes.

Si vous désirez davantage de renseignements sur cette enquête, vous pouvez nous écrire à : contact.efigies gmail.com

N’hésitez pas à faire circuler ce questionnaire dans vos réseaux et auprès de vos connaissances, en particulier si elles ont quitté le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le plus grand nombre de contractuels de la FPE est dans l’enseignement supérieur

vendredi 2 décembre 2011

Selon le Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2010-2011, en 2009, (cf. tableaux p.261 et p.262) on dénombrait un total de 360 907 agents non-titulaires dans la Fonction Publique d’État (FPE). Sans compter les "Emplois statutaires de non-titulaires des ÉPA dérogatoires, dont : Pôle emploi, CROUS, INRAP, Agence de l’eau...". Pour comparaison, il y a 355 001 agents non titulaires dans la Fonction Publique Territoriale (tableau V 1.1-1, p.67).

  • 131 542 agents non-titulaires dans les différents ministères, correspondant à 107000 Équivalent Temps Plein.
  • 229 365 agents non-titulaires dans les EPA (Établissements Publics à caractère Administratif), 181807 ETP, sur un total de 348416 agents. Ce qui fait quasiment 3 fois plus de non-titulaires.
  • En 2009, il y avait 68 915 non-titulaires dans l’Éducation nationale et 75 884 dans l’Enseignement supérieur, soit le plus gros contingent de non-titulaires de tous les ministères (tableau 1.3-3, p.229).
Sur le Web : Lire sur POOLP

Droits d’inscription universitaires 2011-2012

lundi 1er août 2011

JORF n°0176 du 31 juillet 2011, page 13076, texte n° 13

Arrêté du 28 juillet 2011

  • Licence 177€
  • Master 245€
  • Doctorat 372€

Diplôme de médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique et paramédicaux 177€, 2e cycle 245€...

Tous les détails pour les autres diplômes ci-dessous :

Sur le Web : Sur legifrance.gouv.fr

Section 19 du CNU, suite et pas fin (du tout)

samedi 18 juin 2011

Agora relance le dossier "auto-promotion" qui se déroule au sein de la section 19 du Conseil National Universitaire (CNU) :

Nous vous relayions il y a quelques jours la déclaration de professeurs siégeant au sein de la 19e section du CNU et dénonçant les nouvelles auto-promotions dont elle a été le théâtre. Pour compléter cette dernière, nous reproduisons, avec sa permission, la lettre ouverte qu’Alain Quemin a adressé à ses collègues. Voilà qui devrait alimenter les discussions au prochain Congrès de l’Association française de sociologie (AFS), début juillet à Grenoble, où les principaux intéressés ne seront malheureusement sans doute pas présents…

Sur le Web : La suite sur Agora

Répression policière à l’École Normale Supérieure

mardi 19 avril 2011

Communiqué du 19 avril 2011

Alors que les grévistes allaient entamer leur 100éme jour de grève et que les négociations avec la direction suivaient leur cours, la directrice de l’ENS, Monique Canto-Sperber, a décidé d’ordonner l’évacuation des locaux occupés par les grévistes et les étudiants qui soutenaient le mouvement. A 6h, les forces de l’ordre en nombre conséquent ont délogé les occupants sans sommation en défonçant la porte. 14 personnes ont été arrêtées et sont actuellement retenues au commissariat du 5éme arrondissement.

Après le référé au tribunal administratif et les menaces quotidiennes des huissiers, la direction de l’ENS franchit un pas de plus dans la répression de ses propres salariés précaires et étudiants syndiqués et non syndiqués. Le mouvement social est déterminé à continuer la lutte et ne cédera pas aux pressions comme aux menaces physiques.

Le comité de mobilisation de l’ENS


Le comité a appelé à un rassemblement de soutien aux interpelés qui sont sorti du commissariat vers 9h30, puis à une assemblée Générale à l’ENS (45 rue d’Ulm) à 12h.

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