Il faut plus de formations doctorales à orientation professionnelle !

The Conversation | 29/03/2016 | par Lionnel Garreau et Pierre Volle
mercredi 4 mai 2016
par  antonin
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La réforme LMD qui structure les programmes d’enseignement supérieur en trois niveaux (Licence à Bac+3, Master à Bac+5 et Doctorat à Bac+8) vise depuis 2002 à harmoniser les formations au sein de l’espace européen.

Diverses instances telles que les universités, le ministère de l’Éducation nationale et le Conseil national des universités se penchent aujourd’hui sur le niveau doctoral.

Si le doctorat « classique » qui mène à la carrière d’enseignant-chercheur est assez balisé, le doctorat à orientation professionnelle reste, en France, en marge des pratiques actuelles. Toutefois, face à l’évolution de l’environnement national et international, il est important de reposer les bases et les enjeux de ces diplômes voués à se multiplier et qui portent aujourd’hui à débat. Tant l’attractivité de notre système d’éducation que l’insertion professionnelle et le développement individuel tout au long de la vie sont en jeu.

En France, le système universitaire délivre des doctorats en sens strict du terme, c’est-à-dire correspondant à l’arrêté du 7 août 2006. De fait, certaines écoles délivrent des diplômes de PhD – le standard international – qui ne sont pas considérés par l’État français comme équivalents au doctorat universitaire.

En revanche, dans certains pays, dont les États-Unis, le Royaume-Uni ou le Liban, il existe une liste officielle des diplômes considérés comme équivalents du standard national (le PhD).

 Qu’est-ce qu’une formation doctorale à orientation professionnelle ?

Une formation doctorale à orientation professionnelle est avant tout une formation de niveau doctoral. Elle s’appuie sur une démarche de recherche originale et fondée scientifiquement. Elle vise à développer une contribution en termes de connaissances dans un champ pratique (un métier, des situations spécifiées) ou un champ professionnel (une entreprise, un secteur, etc.).

Aujourd’hui les modalités de réalisation de ces formations varient d’un établissement à l’autre. Cranfield Shool of Management (Royaume-Uni) assure principalement un accompagnement méthodologique de type ‘tutorat’ fondé sur le projet de recherche du participant, là où l’université Paris-Dauphine, par exemple, assure une cinquantaine de jours d’enseignement fondamental tant théorique que méthodologique.

 L’émergence massive des diplômes de niveau doctoral à destination des professionnels

Le développement des formations de niveau doctoral à orientation professionnelle découle de plusieurs tendances. D’abord, le niveau doctoral est un signal de plus en plus recherché par les recruteurs internationaux. La tendance est sensible dans le secteur privé où les doctorats en « sciences dures » sont particulièrement valorisés dans les grandes entreprises comme soubassement à l’innovation technologique.

Dans ce contexte, disposer d’un diplôme de niveau doctoral devient un gage de crédibilité. Le professionnel ayant obtenu un diplôme de niveau doctoral a déjà réalisé une recherche d’ampleur et développé des compétences au long de son parcours : prise de distance, remise en perspectives, analyse selon différents angles, doute scientifique, etc. Aujourd’hui, alors qu’une proportion significative d’une tranche d’âge obtient un diplôme d’équivalent Master, que reste-t-il alors comme perspective de formation continue, sinon celle de viser le niveau supérieur, c’est-à-dire le niveau doctoral ?

 Les risques de non-maîtrise de la qualité

Notre système universitaire est conçu de telle sorte que la délivrance d’un diplôme de doctorat est régie par des règles nationales.

Dès lors, ces règles assurent un système d’attribution de doctorats d’une qualité relativement standardisée. Les autres diplômes (PhD, Doctorate in Business Administration, etc.) sont des diplômes d’établissement qui relèvent de la seule gestion des universités/écoles/organismes privés qui les proposent. Ainsi, tous les établissements qui délivrent un diplôme avec le même intitulé n’ont ni les mêmes fondamentaux (niveaux de recrutement, volume et qualité des enseignements, etc.), ni les mêmes exigences de qualité pour la diplomation de leurs participants. Tel est déjà le cas de diplômes comme les MBA qui ne sont pas standardisés et ne comptent que par l’institution qui les porte.

Le risque est alors bien réel de voir des établissements qui braderaient le diplôme de niveau doctoral, principalement animés par des motivations économiques. En effet, si ces formations sont parfois sensiblement équivalentes au prix d’un Master en école privée en France (de l’ordre de 7 à 10 000 euros l’année) elles peuvent atteindre plus de 120 000 dollars pour de nombreux programmes de trois ans aux États-Unis. Il convient alors au candidat de porter toute l’attention requise au choix de l’établissement et du programme.

 Quels bienfaits ?

Les formations de niveau doctoral ont de nombreux atouts à faire valoir. En premier lieu, elles permettent de produire des recherches en phase avec les problèmes concrets des praticiens. En effet, le point de départ de tout travail de recherche de niveau doctoral à orientation professionnelle est un questionnement issu du terrain.

Par exemple : en quoi le développement de la méthode Lean Six Sigma génère-t-il l’aliénation des salariés ? Ou encore, comment peut-on améliorer l’accès aux médicaments pour les populations d’Afrique de l’Ouest ? Dès lors, les praticiens mettent en place des méthodes de recherche pour répondre de façon rigoureuse et scientifique à ces questions qui émergent de leur pratique professionnelle quotidienne.

Aussi, la réalisation d’une thèse de niveau doctoral permet-elle de développer les capacités réflexives des praticiens, dans le sens où ceux-ci ne développent plus le même rapport à la connaissance. Le doute scientifique est passé par là. Les points de vue sont plus nuancés, l’analyse se nourrit de perspectives variées, les croyances sont remises en cause, etc.

Ainsi, les formations doctorales à orientation professionnelle aident-elles les praticiens à appliquer les outils et méthodes de management avec plus de discernement et de capacité critique, gage, in fine, d’une meilleure efficacité.

Enfin, un autre aspect nous semble significatif : la recherche portée par les praticiens sert à légitimer la recherche portée par les académiques dans la société en général. Le fossé entre le monde professionnel et celui de la recherche académique est souvent montré du doigt. La réalisation de travaux doctoraux par des praticiens nourrit une plus grande reconnaissance des travaux académiques au sein de cette même population, ainsi qu’une envie de partage de la connaissance scientifique, perçue comme particulièrement éclairante pour appréhender le problème empirique posé.

 Quels garde-fous ?

Afin de renforcer les bienfaits d’une recherche de niveau doctoral portée par les praticiens, un accompagnement théorique et méthodologique significatif est tout à fait indispensable.

Par ailleurs, il est essentiel que les participants produisent un document qui traduit une recherche originale. De même, il convient d’être particulièrement exigeant quant aux critères de validité scientifique des connaissances produites.

Si l’idée d’une recherche doctorale à orientation professionnelle n’est pas une contribution théorique majeure, mais plutôt une contribution pratique pour un champ donné, les conditions de validité des connaissances ne sont pas différentes de celles d’un doctorat « classique ». Dès lors, il est important que les travaux soient évalués par les pairs, c’est-à-dire des chercheurs rompus à l’exercice de l’évaluation scientifique et, si possible, pour partie extérieurs à l’établissement où la thèse est réalisée.

 Vers où devrait-on aller ?

Disposant de diplômes nationaux comme base de référence, la France ne peut mettre en place une liste d’appellations de diplômes équivalents aux doctorats (à la différence des États-Unis, par exemple).

Dès lors, il est nécessaire, comme elle le fait pour les diplômes de niveau Master, d’auditer les programmes de niveau doctoral afin de les reconnaître individuellement.

Tout comme l’État reconnaît la validité du diplôme d’architecture d’une école privée au même titre que ceux délivrés par les écoles d’État, celui-ci devrait proposer un référentiel du « grade doctorat » permettant de reconnaître les formations qui proposent le niveau d’exigence attendu.

La reconnaissance de la qualité des formations doctorales à orientation professionnelle serait ainsi facilitée, entraînant un mouvement général d’alignement sur les standards de l’État pour la délivrance du grade doctoral dans la réforme LMD, quelle que soit l’appellation ou l’entité qui le porte. De même, une accréditation internationale, portée par l’AACSB ou l’EFMD, par exemple, permettrait de faire reconnaître au-delà de nos frontières la qualité des formations de niveau doctoral délivrées en France.


Lire sur The Conversation

"Des formations doctorales à orientation professionnelles" l’équivoque de titre est navrante : le doctorat universitaire n’est pas à orientation professionnelle ? Il n’est pas destiné à former des professionnels de la recherche et à d’autres métiers ? Toujours une sémantique destructrice... Il faudrait déjà qu’il y ait une reconnaissance effective du doctorat "classique" hors académie et dans la fonction territoriale. Encore cette insinuation que les doctorats n’ont pas d’application pratique... Bons nombres en ont et à cela s’ajoute les doctorat CIFRE qui sont directement réalisés avec une entreprise. Donc devant le risque de doctorat bradé ! Sur la qualité pas sur le prix...

Crédit photo : ’Remise de doctorat’ Miguel Medina/AFP



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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

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New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

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An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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