La grande misère des doctorants

Le Point | par Idriss J. Aberkane | 30/08/2015
mercredi 28 octobre 2015
par  antonin
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Précaires, sous-payés et malheureux : tel est le constat que fait Idriss J. Aberkane des doctorants du monde entier. Mais pourquoi tant de souffrances ?

Ils sont les petites mains de la recherche scientifique : ultra-précaires et sous-payés pour leurs qualifications, ils sont placés dans une position de dépendance sociale et émotionnelle disproportionnée par rapport à leur directeur ou chef de laboratoire. Et pourtant, la recherche fondamentale ne pourrait pas se faire sans eux.

Pour avoir connu des doctorants sur quatre continents, je dois dire que je n’ai jamais rencontré un thésard heureux. Le mal-être de ces chercheurs – car s’ils ne sont pas des chercheurs, personne ne l’est – est tellement devenu une norme qu’il est l’objet d’une série en bande dessinée, imaginée par le neuro-ergonome de Stanford Jorge Cham et intitulée Piled Higher and Deeper [1], un jeu de mots sur le terme Ph.D, Docteur.

Or le mal-être est le signe le plus saillant et limpide d’une situation qui n’est pas ergonomique pour notre psyché. Certains travaux donnent des scolioses, des cyphoses ou des hernies, d’autres tordent l’esprit et rendent le psychisme malade. Ces situations, quand elles sont laissées sans diagnostic ni traitement, finissent par être considérées comme normales, alors qu’elles sont socialement et moralement pathologiques. La situation des doctorants est de ce type. Pourquoi sont-ils aussi malheureux ?

 "Data zombie"

Le monde universitaire est le seul où les pratiques du trolling et du name-dropping – qu’un youtuber de quatorze ans sait être délétère – sont non seulement considérées comme des vertus mais même comme allant de soi. Avant de mettre de la science sur ce problème, je voudrais donc mettre de la conscience, et initier ici le débat par des observations personnelles. On se lance dans un doctorat pour changer le monde, avec en tête des mentors, des héros, des révolutions, des changements de paradigme. On finit sur un sujet que l’on a rarement choisi, très étroit et contraignant. Le doctorat est un mariage : la majorité sont des mariages de raison, pas des mariages d’amour. Les héros de la recherche, Newton, Darwin ou Einstein, ont travaillé bien davantage sur les idées que sur les données et les expériences. Un doctorant veut leur ressembler : il entre en académie avec sa créativité, ses rêves, ses aspirations, ses concepts…

Dans la majorité des cas, on lui intime l’ordre de s’en débarrasser pour devenir un data zombie, un cerveau dont la seule vertu est d’être data-driven, qui doit considérer l’imagination comme un vice. Seulement, quand les FAT GAS BAM (Facebook, Apple, Twitter, Google, Amazon, Samsung, Baidu, Alibaba, Microsoft) brassent plus de données en une journée que le monde académique en dix ans, ce n’est pas de données que nous manquons, mais bien de ces choses que les ordinateurs ne savent produire : des idées, des concepts, des imaginations. Concernant le post-doc, il était à l’origine un privilège pour les meilleurs doctorants afin de leur permettre de se concentrer sur leurs travaux sans une quelconque charge administrative ou enseignante. Aujourd’hui, il est un outil mondial de chantage à l’emploi par lequel les doctorants sont ultra-précarisés, et ce, d’autant plus facilement qu’étant restés longtemps des étudiants notés et examinés ils sont particulièrement enclins à la discipline et incapables de négocier un meilleur sort pour eux-mêmes.

 Autorité et castration

À l’image des anciens serfs tibétains, ils attendent une vie meilleure par leurs souffrances présentes. Et, par un effet de bizutage, ceux qui ont le plus souffert seront aussi ceux qui seront les plus avides d’autorité et de castration. Comme disait Richard Francis Burton, "le rêve de l’esclave, ce n’est pas d’être libre, mais d’avoir son propre esclave". Le rêve du data zombie, selon moi, est de devenir nécromancien lui-même.

Aux doctorants qui voudraient être heureux, et rendre leurs futurs collaborateurs heureux, je ne peux donc que donner ce conseil : ne reniez pas ce qui vous rend humain. Les données et les automatismes n’ont jamais fait un humain, mais la conscience, les idées, la créativité, les rêves et les paradigmes constituent indubitablement notre humanité. Ne laissez aucun système vous les prendre. Enfin, n’oubliez pas que le doctorat est un mariage : si vous n’êtes pas raides dingues d’un sujet, ne l’épousez pas !

par Idriss J. Aberkane


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Photo : Une chercheuse du CNRS travaille dans son laboratoire de l’École polytechnique à Palaiseau. Photo d’illustration. AFP©JACK GUEZ


[1] Note de PAPERA : voir le site en question http://www.phdcomics.com ou notre tableau sur Pinterest https://www.pinterest.com/collectif... .



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Brèves

Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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