L’université française dans l’ère de la précarité néolibérale

Libération | par Pierre Guerlain | 29/06/2015
mercredi 12 août 2015
par  antonin
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Non seulement il ne semble pas y avoir de salaire minimum à l’université - récemment, une annonce recherchait un enseignant docteur pour assurer les cours d’un maître de conférences pour 516 euros mensuels - mais, surtout, une proportion grandissante des cours est délivrée par des vacataires.

Récemment, un collègue faisait passer un message sur une messagerie professionnelle indiquant que son université cherchait un contractuel pour assurer un service de maître de conférences, et que le salaire mensuel s’élèverait à 1 152 euros (sans doctorat) ou 1 504 euros (avec doctorat). Ainsi, une université se propose d’employer un enseignant à un salaire inférieur au Smic ou juste au-dessus dans le cas où « l’heureux sélectionné » serait titulaire d’un doctorat. Ce cas n’est pas isolé. Les universités font des choix budgétaires difficiles, et acceptent donc la précarité pour une partie sans cesse plus importante de leur corps enseignant. Employer un vacataire pour moins de 14 000 euros annuels permet des économies par rapport à un salaire de professeur. Economies qui, certes, n’ont rien à voir avec les différentiels de revenus dans les entreprises privées. Un autre collègue mentionne, sur son blog, une annonce d’une université qui cherche un enseignant docteur pour assurer un service de maître de conférences qui serait payé 516 euros par mois. Il n’y a pas de plancher pour la précarité ou l’indignité.

L’université française est entrée dans l’ère néolibérale et ceci avant même la loi dite LRU (2007) sur l’autonomie des universités qui a accéléré le mouvement. Il est donc possible d’offrir des salaires de misère à des précaires à l’université comme à Radio France ou à la Fnac tandis que certains personnels voient leurs salaires et ou leurs primes augmenter de façon significative. Les disparités à l’université publique sont de même nature qu’ailleurs, même si les chiffres sont différents. Les présidents d’universités ont des émoluments en hausse tandis que le nombre de précaires augmente.

Cependant, le néolibéralisme produit des effets semblables partout : une poignée de dirigeants sont bien rémunérés et, à la base du système, il y a un volant de précaires. Aux Etats-Unis plus encore qu’en France, on a recours aux précaires pour assurer une majorité de cours (plus de 70% selon certaines estimations). L’université en France prend le même chemin alors que le modèle d’enseignement supérieur devrait plutôt être la Finlande, où les études supérieures sont gratuites. Chaque semestre les annonces de recherche de vacataires pullulent sur les messageries tandis que les recrutements sur les postes de fonction publique obéissent à une logique faite d’un mélange de népotisme et de quête de l’excellence qui aboutit souvent à préférer les « héritiers ». Dans les établissements privés, la présence des vacataires atteint parfois 90 % des postes. Trop souvent, dans les présentations des inégalités, on oppose les diverses catégories de titulaires entre elles. Les salaires des universitaires français sont beaucoup plus bas que ceux de leurs homologues allemands, car l’Allemagne a compris qu’une université de qualité ne peut exister sans une politique des salaires attractive.

Néanmoins, le clivage essentiel est entre les précaires et les permanents. On peut reprendre ici la classification de Nobert Elias entre « établis » et « marginaux ». Certains titulaires coûtent moins cher que d’autres. Cependant, ce qui est typique du néolibéralisme, c’est le contournement des règles de la fonction publique : des enseignants jouissent d’un statut et d’une sécurité de l’emploi, même si leurs salaires sont bas, tandis que d’autres sont littéralement l’armée de réserve du prolétariat. On parle beaucoup de l’égalité filles-garçons à l’école ou hommes-femmes dans la société, ce qui est une bonne chose si, et uniquement si, cela ne sert pas à masquer les terribles inégalités et l’indécence des salaires de misère. Le sociétal utilisé comme cache-misère du social est une spécialité du néolibéralisme aussi. Les femmes comme les hommes, qui sont pris dans la précarité, et donc égaux dans le dénuement, ont besoin de statuts de fonction publique et de salaires décents pas de belles paroles creuses. La mort du service public dans l’enseignement supérieur par le contournement des règles affecte tout le monde, et si l’université sombre, l’impact social sera général. La précarité est un processus de dé-civilisation.

par Pierre GUERLAIN Université Paris-Ouest-Nanterre


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Illustration : Stephen Criscolo



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Brèves

EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité

mercredi 4 mai 2016

L’association EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité.

Comment concilier le fait d’attendre un enfant ou d’être parent quand on est en thèse ou en recherche de poste ? Quelles difficultés spécifiques voient le jour à cette occasion ? Comment l’institution académique prend-elle en charge (ou non) les jeunes chercheur.e.s confronté.e.s à ces situations ?

Ces questions nous paraissent d’autant plus d’actualité dans le contexte de la mobilisation collective contre la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche, précarité touchant particulièrement les femmes et les jeunes chercheur.e.s, en abordant une problématique qui nous semble encore peu étudiée.

Pour cela, nous avons élaboré un questionnaire qui s’adresse à tou.te.s celles et ceux qui se sentent concerné.e.s, qui sont en thèse en France ou l’ont été

Y répondre vous prendra une vingtaine de minutes.

Si vous désirez davantage de renseignements sur cette enquête, vous pouvez nous écrire à : contact.efigies gmail.com

N’hésitez pas à faire circuler ce questionnaire dans vos réseaux et auprès de vos connaissances, en particulier si elles ont quitté le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le plus grand nombre de contractuels de la FPE est dans l’enseignement supérieur

vendredi 2 décembre 2011

Selon le Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2010-2011, en 2009, (cf. tableaux p.261 et p.262) on dénombrait un total de 360 907 agents non-titulaires dans la Fonction Publique d’État (FPE). Sans compter les "Emplois statutaires de non-titulaires des ÉPA dérogatoires, dont : Pôle emploi, CROUS, INRAP, Agence de l’eau...". Pour comparaison, il y a 355 001 agents non titulaires dans la Fonction Publique Territoriale (tableau V 1.1-1, p.67).

  • 131 542 agents non-titulaires dans les différents ministères, correspondant à 107000 Équivalent Temps Plein.
  • 229 365 agents non-titulaires dans les EPA (Établissements Publics à caractère Administratif), 181807 ETP, sur un total de 348416 agents. Ce qui fait quasiment 3 fois plus de non-titulaires.
  • En 2009, il y avait 68 915 non-titulaires dans l’Éducation nationale et 75 884 dans l’Enseignement supérieur, soit le plus gros contingent de non-titulaires de tous les ministères (tableau 1.3-3, p.229).
Sur le Web : Lire sur POOLP

Droits d’inscription universitaires 2011-2012

lundi 1er août 2011

JORF n°0176 du 31 juillet 2011, page 13076, texte n° 13

Arrêté du 28 juillet 2011

  • Licence 177€
  • Master 245€
  • Doctorat 372€

Diplôme de médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique et paramédicaux 177€, 2e cycle 245€...

Tous les détails pour les autres diplômes ci-dessous :

Sur le Web : Sur legifrance.gouv.fr

Section 19 du CNU, suite et pas fin (du tout)

samedi 18 juin 2011

Agora relance le dossier "auto-promotion" qui se déroule au sein de la section 19 du Conseil National Universitaire (CNU) :

Nous vous relayions il y a quelques jours la déclaration de professeurs siégeant au sein de la 19e section du CNU et dénonçant les nouvelles auto-promotions dont elle a été le théâtre. Pour compléter cette dernière, nous reproduisons, avec sa permission, la lettre ouverte qu’Alain Quemin a adressé à ses collègues. Voilà qui devrait alimenter les discussions au prochain Congrès de l’Association française de sociologie (AFS), début juillet à Grenoble, où les principaux intéressés ne seront malheureusement sans doute pas présents…

Sur le Web : La suite sur Agora

Répression policière à l’École Normale Supérieure

mardi 19 avril 2011

Communiqué du 19 avril 2011

Alors que les grévistes allaient entamer leur 100éme jour de grève et que les négociations avec la direction suivaient leur cours, la directrice de l’ENS, Monique Canto-Sperber, a décidé d’ordonner l’évacuation des locaux occupés par les grévistes et les étudiants qui soutenaient le mouvement. A 6h, les forces de l’ordre en nombre conséquent ont délogé les occupants sans sommation en défonçant la porte. 14 personnes ont été arrêtées et sont actuellement retenues au commissariat du 5éme arrondissement.

Après le référé au tribunal administratif et les menaces quotidiennes des huissiers, la direction de l’ENS franchit un pas de plus dans la répression de ses propres salariés précaires et étudiants syndiqués et non syndiqués. Le mouvement social est déterminé à continuer la lutte et ne cédera pas aux pressions comme aux menaces physiques.

Le comité de mobilisation de l’ENS


Le comité a appelé à un rassemblement de soutien aux interpelés qui sont sorti du commissariat vers 9h30, puis à une assemblée Générale à l’ENS (45 rue d’Ulm) à 12h.

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