Sciences-Po et le doctorat professionnel, ou la vente de diplômes aux enchères

Rue89 - Nouvel Obs | Tribune collective | 23/02/2015
vendredi 20 mars 2015
par  antonin

L’Institut d’études politique de Paris, suivant en cela l’université Paris-Dauphine, propose la mise en place d’un nouveau diplôme intitulé « doctorat professionnel ». De quoi s’agit-il ? Frais d’inscription très élevés, deux ans d’encadrement seulement, à destination de personnels du privé ou de la haute fonction publique disposant d’expérience, pour la délivrance d’un titre de « docteur professionnel ».

Problème ? Il n’est ni doctoral, ni professionnel, et fait peser un grand nombre de menaces en termes d’intégrité, de qualité de la recherche, et de qualification de détenteurs de diplôme.

Le principe est simple : un contrat de deux ans (contre trois pour les contrats doctoraux actuellement – temps dont les universitaires conviennent, notamment en sciences humaines et sociales, qu’il est trop court) à destination de salariés du secteur privé, permettant la délivrance d’un « doctorat professionnel ».

Cette simple présentation suffit à mesurer le vide heuristique : en deux ans, comment travailler correctement et prétendre apporter quoique ce soit au monde de la recherche – et donc à la collectivité ?

 Plus une braderie qu’un objectif de qualité

Nous sommes ici plus proches d’une grande braderie que d’un objectif de qualité. Le doctorat n’est pas un master 3, mais un diplôme de formation pour diverses carrières, dont universitaires. Le risque principal consiste à réduire le contenu de ces diplômes, compressés dans un temps court. En deux ans, comment peut-on mener des entretiens, les dépouiller, effectuer du travail d’archive, s’approprier un sujet, intégrer un terrain, maîtriser des logiciels, et produire 600 pages ou plusieurs articles de recherche ? Vu que c’est impossible, que doit-on sacrifier ?

Il s’agit, a minima, de renoncer à diffuser des savoirs, raison fondamentale de notre rémunération. Le doctorat n’est pas qu’un diplôme tourné vers son détenteur, mais constitue la possibilité d’accroître les connaissances de la société, en travaillant de manière collégiale.

Par ailleurs, ce contrat s’adressant à des individus issus du secteur privé, un temps d’autant plus long leur serait nécessaire, puisqu’il s’agit justement pour eux de prendre du recul par rapport à leur propre situation. Un travail de recherche à la va-vite mené sur son propre milieu est inacceptable, ou, en tout cas, ne peut se parer du terme de « doctorat ». Moins on lit, moins on prend de recul. Ce doctorat professionnel s’adresse, pourtant, à des individus qui travaillent à plein temps à côté. Ce diplôme est donc structurellement déficient. Il prétend s’appuyer sur la qualification doctorale, mais l’interdit simultanément de par ses conditions d’exercice.

Pour certains (argumentaires de la direction de l’université de Dauphine), il y aurait également une « demande de théorisation » de la part de hauts fonctionnaires, population à ne pas mélanger avec les doctorats classiques. Fort dommageable pour la haute fonction publique de la rétrograder sur un sous-diplôme.

Il est inquiétant de présumer, comme les promoteurs du projet, que ces hauts fonctionnaires n’auraient pas les capacités de mener une vraie thèse. La connaissance du terrain constituerait-elle un argument pour raccourcir leur durée d’enquête ? Bien au contraire, le temps nécessaire pour se détacher des a prioris, des prénotions, et analyser scientifiquement un milieu est bien plus important lorsqu’on en provient. L’argument du sous-doctorat tourne de toute manière en boucle : il n’est pas possible en deux ans d’étudier autre chose qu’un terrain connu… l’administration de Sciences-Po propose donc un sous-diplôme adapté, consacré à « l’étude » de son milieu d’origine, en deux ans !

Le flou autour de ses conditions d’accès redouble les risques d’un diplôme bas de gamme. En plus des conditions d’exercice déficientes, personne ne sait vraiment comment les postulants seront acceptés.

Pour un doctorat de recherche, la nécessité de valider un mémoire en master 2 permet non seulement de tester l’appétence des candidats pour ce type de travail, mais offre surtout une base d’évaluation à l’entrée (même si l’opacité demeure trop souvent la règle quant aux critères de notation et les notes-planchers). Ici, que proposer pour évaluer l’accession à un doctorat ? Un entretien oral ? Un dossier ? Rien de cela n’est en relation avec le type de travail que requiert un doctorat. Ce sont des compétences certes utiles (y compris dans le monde de la recherche), mais qui ne permettent pas de sélectionner de futurs docteurs… dont le doctorat en deux ans constituera l’unique travail de recherche.

 Un diplôme qui dévalorise les doctorants

De surcroît, l’intitulé de ce diplôme dévalorise l’ensemble des doctorats. Il s’agit d’une nomenclature qui engendrera la confusion entre des diplômes, on l’a vu, très différents. Les étudiantes et étudiants qui ont fortement investi dans leur poursuite d’études supérieures doctorales, qui terminent souvent de rédiger leur thèse en pointant simultanément au chômage, seront les premières victimes.

Après que le ministère de la Recherche, les représentants des organismes de recherche et des établissements d’enseignement supérieur, ont si longtemps œuvré à la reconnaissance du doctorat sur le marché du travail non-académique (ouverture d’une passerelle pour l’ENA, par exemple), que penser d’une initiative qui annihile ces efforts conjoints en vue de la valorisation professionnelle de ce diplôme ?

Les années passées à produire un travail de recherche de pointe seront gommées par la suspicion généralisée autour des « doctorats », pour les recruteurs qui n’opéreront pas toujours la distinction autour du label. Le doctorat professionnel est l’affaire de tous les doctorants : il les dévalorise.

En outre, la pression contagieuse de ces nouveaux types de doctorats frappera de plein fouet la durée de travail. Une baisse tendancielle des années doctorales est à craindre. Pour moins de temps (deux ans contre au moins trois), les personnes dotées des fonds nécessaires (et oui, bien entendu, l’inscription en doctorat professionnel est bien plus chère qu’en doctorat de recherche) pourront obtenir un diplôme à l’intitulé confondant. La concurrence sera ouverte, pour un même titre, entre des individus y consacrant deux ans, d’une part, ou trois-quatre ans, d’autre part.

C’est la qualité du travail de recherche qui est remise en jeu, dès lors qu’il suffirait, pour ceux qui peuvent se le permettre, de débourser des fonds afin d’obtenir un diplôme censé sanctionner la rigueur, le travail, la maîtrise technique, et la maturité d’une réflexion sur un objet précis.

 Un achat de diplôme par des grands cadres

Évidemment, la question de l’appât du gain joue pleinement. Si le doctorat professionnel dépend de la capacité financière des postulants, la valeur est bien sûr bradée. Mais le doctorat professionnel segmentera aussi la profession :

  • d’un côté, les chercheuses et chercheurs qui se refuseront à encadrer un travail mécaniquement de piètre qualité ;
  • d’un autre côté, les chercheuses et chercheurs qui l’accepteront, d’où une concentration encore plus élevée autour d’eux et un encadrement encore plus déficient des doctorants professionnels.

Et nous n’évoquons même pas le risque, pour certains, de transiger sur les valeurs scientifiques au profit des incitations financières : un doctorat professionnel est moins long, moins exigeant, et rapporte plus. Des chercheuses et des chercheurs abandonneront-il l’encadrement de doctorats scientifiques de qualité pour se consacrer uniquement à ce qui est le plus rentable, et tire vers le bas l’encadrement ?

L’appât du gain a un revers : la discrimination à l’entrée des doctorats professionnels. S’ils réduisent d’autant la place pour des doctorats de qualité, surtout, ils sélectionnent les postulants sur l’argent. Ceci, en contradiction flagrante avec les valeurs de l’enseignement supérieur et de son corps universitaire. Cette sélection par l’argent d’individus issus du secteur privé surdoté, tout simplement, des personnes déjà dotées en ressource sur le marché du travail.

On peut résumer ce doctorat professionnel à un achat pur et simple de diplôme par des grands cadres, qui désirent repousser leur plafond de verre ou s’afficher « docteur » - notamment à l’étranger, ou le terme peut être très valorisé – avec le moins d’efforts possibles, en jouant sur la quasi-contrefaçon en laquelle consiste le terme de « doctorat » pour ce travail.

L’indépendance des facs mise en jeu

En cas d’extension de ces doctorats professionnels, les budgets universitaires seront aussi fragilisés. Il s’agit de lier leur destin à l’intérêt conjoncturel de salariés du privé. En cas de crise économique, ou de désintérêt subit, ou de valorisation du doctorat scientifique dans le monde professionnel, les recettes issues de ces doctorats bradés s’écrouleront.

Pour aller même plus loin, le financement de l’enseignement supérieur par ce biais impose aux établissements d’accueillir un quota de hauts revenus. On connaît les effets désastreux de la nécessité pour chaque établissement d’avoir son « quota de riches » :

  • ouverture de diplômes extrêmement chers ;
  • impossibilité de se spécialiser dans une discipline qui attirerait des étudiants issus de classes populaires ;
  • promotion du mécénat ;
  • dépenses publicitaires pour promouvoir ses diplômes envers certaines catégories de population…

Il s’agit de financements irréguliers, friables, et propices au retournement dès que la conjoncture s’inverse.

 Elever le niveau de nos formations

Ce type de diplôme, paradoxalement, fait de l’université un passage obligatoire pour la réflexion. Pourtant, d’autres types de structures permettent une activité intellectuelle abondante (think tanks, cabinets de conseil, centres de recherche privés...). Ce qui différencie l’université est justement son indépendance financière et l’activité à plein-temps de ses professionnels. Il n’est pas nécessaire pour une personne désirant avoir une activité intellectuelle dans un cadre professionnel de disposer d’un diplôme universitaire. A plus forte raison d’un doctorat.

Ce doctorat professionnel constitue donc une grave erreur et une menace sur les qualifications doctorales. D’autant que plusieurs solutions existent pour des personnes issues du monde extra-académique qui désireraient, ce qui est toujours une bonne nouvelle, effectuer un doctorat : les masters sont accessibles pour des salariés du privé, l’outil Cifre (convention avec une entreprise privée qui finance le doctorat et détient les droits de la thèse) est courant.

Si les personnes concernées souhaitent obtenir un diplôme supérieur de haut niveau, sans travail de recherche approfondi, les MBA (maîtrises en administration des affaires) existent déjà dans différentes disciplines. Dans ce domaine, la France a été pionnière en Europe continentale dès les années 60. A quoi bon inventer un diplôme qui se pare des atours du doctorat et des pratiques du MBA ? Continuons plutôt à élever le niveau de nos formations, la clarté des offres universitaires, plutôt que de créer des diplômes bâtards et illisibles. Le droit de s’afficher « docteur » sur des cartes de visite internationales mérite un peu plus de considération, et un peu moins de vente aux enchères…

Signataires
Dans cette tribune, un collectif de doctorants de Sciences-Po Paris s’élève contre un projet de création de « doctorats professionnels » par leur établissement. Voici les premiers signataires : Alain Abena Tsoungui, Valerie Arnhold, Clément Bellet, Simon Bittmann, Laura Carpentier, Hadrien Clouet, Martino Comelli, Lise Cornilleau, Romain Fathi, Juliette Galonnier, Anne van der Graaf, Troels Krarup, Paul Lenormand, David Santana, Joanne Tan, Alice Valiergue, Arnaud Vendeur, Scott Viallet-Thévenin, Clara Wolf, Lola Zappi. Rue89


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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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