L’ESR....fabrique à précaire

Le Collectifs des précaires de l’OMP (Collectif POMP) | 25/01/2015
mardi 17 février 2015
par  antonin
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Lettre ouverte à Geneviève Fioraso, Secrétaire d’État à l’Enseignement Supérieur et à la Recherche.

La carence générale de débouchés dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR) et l’absence de reconnaissance du statut de docteur induisent de lourdes conséquences. Elles se traduisent par des périodes de post-doctorat qui s’éternisent, assorties à une mobilité fréquente et contrainte, avec tous les désagréments personnels que cela implique.

Nous, doctorant-e-s, post‐doctorant-e-s, ATER et CDD, souhaitons vous faire part, à travers ces 3 témoignages, de notre grande inquiétude quant aux perspectives d’avenir et aux conditions actuelles de travail dans l’ESR en France.

 Super j’ai bac +5 à +8 !!! Et maintenant, je fais quoi ?

François G. a soutenu une thèse de doctorat en cosmochimie en 2011, travail pour lequel il sera récompensé peu après par un prix scientifique prestigieux. Il obtient par la suite un post- doctorat de 3 ans aux États-Unis, puis il est contraint de rentrer en région Midi-Pyrénées pour des raisons familiales. Faute de poste dans le secteur public, il tente de se réorienter dans le secteur privé. Les dizaines de CV et lettres de motivation ne se solderont que par des refus. Il n’obtiendra qu’une semaine de remplacement en tant que prof de maths dans un lycée professionnel privé à 90km de Toulouse. En 2014, il décroche un contrat d’ATER d’un an à Toulouse, après quoi François, 32 ans, est de nouveau au chômage et repense à la période où ses parents lui recommandaient de faire des études pour avoir un « beau » métier…

Malgré une reconnaissance à l’international des parcours dans la recherche publique, les entreprises françaises restent frileuses à l’embauche de jeunes issus de l’ESR, qu’ils soient docteurs, ingénieurs, etc.

Les entreprises ne proposent que peu de postes adaptés, en dépit d’une forte incitation gouvernementale à travers le Crédit Impôt Recherche (CIR), qui a coûté 5.8 milliards d’euros en 2014 [1]. Pourquoi les entreprises fortement bénéficiaires ont besoin du soutien de l’État pour investir en R&D ?
Le secteur public est saturé faute d’un plan pluriannuel ambitieux d’investissement dans l’ESR. Se tourner vers l’entreprise est difficile quand notre domaine d’expertise ne permet pas un retour sur investissement rapide. On peut noter que certaines entreprises, qui affichent pourtant une bonne santé financière, se séparent d’une partie de leur personnel de R&D pour accroitre leurs profits [2].

Quel intérêt porte la France au doctorat ?
L’innovation peut-elle se faire sans recherche fondamentale ?
La France a-t-elle oublié que la recherche d’aujourd’hui génèrera la richesse de demain ?
Pourquoi les parcours de l’ESR n’intéressent-ils pas le monde de l’entreprise ?

Une réflexion sur la reconnaissance des expériences professionnelles dans l’ESR (docteur, CDD chercheur, post-doctorat etc.) est absolument nécessaire. Nous demandons aussi une réorientation d’une partie du CIR dans l’ESR, un meilleur encadrement de l’utilisation du CIR dans les entreprises, et un plan pluriannuel ambitieux pour l’ESR.

Quand tu obtiens un post-doc de 2 ans en France, tu es le roi du monde !

Après sa soutenance de thèse en géochimie environnementale en 2012, Geneviève F. enchaîne sur un an d’ATER à mi-temps. Elle termine de rédiger ses articles de thèse pendant son ATER et la période de chômage de 2 mois qui s’ensuit. Elle décroche ensuite un contrat de 6 mois (!) dans un autre laboratoire. Après 1 mois de chômage elle obtient un second contrat postdoctoral de 15 mois dans une nouvelle équipe au cours duquel elle termine la rédaction des articles du précédent contrat. Deux avenants de 2 mois consécutifs lui permettent ensuite de terminer son travail analytique. Geneviève F. rédigera les articles scientifiques de ce dernier contrat sur sa prochaine période de chômage (qui lui servira également de congé maternité). Si elle n’est pas recrutée comme chercheur aux concours cette année, elle partira en post-doctorat à l’étranger pour étoffer son dossier. Cette tentative de rester dans l’ESR sera la dernière. Pour ne plus avoir à changer ses enfants d’école chaque année, et faute d’opportunité dans son domaine, elle devra se résoudre à passer le CAPES.

En théorie la durée des contrats postdoctoraux au CNRS est de 1 an, éventuellement renouvelable. Comme l’illustre le cas de Geneviève, la réalité est tout autre. Le financement de la recherche par appel à projet exacerbe ce phénomène. Ces contrats de très courte durée nous maintiennent dans la précarité (difficulté de trouver un logement, déménagements fréquents, perte de temps à monter des dossiers chaque année) et nous empêchent de mener à bien nos recherches (contrats trop courts pour pouvoir acquérir des données, les traiter, les interpréter et rédiger ensuite des publications). Les contrats d’une durée inférieure à 2 ans et la rédaction des articles pendant les périodes de chômage entre deux post-doctorats sont devenus la norme au sein de l’ESR.

Devons-nous affilier Pôle-Emploi comme employeur à nos articles scientifiques ?
Quelle est l’utilité de contrats de courte durée pour un chercheur ?
La volonté de l’ESR est-elle de nous détourner de la recherche publique le plus tôt possible ?

Pour ne plus avoir à se poser ces questions, nous demandons que les contrats post-doctoraux soient au minimum de 2 ans pour mener à bien nos recherches, et ce de manière plus sereine.

 Après 4 ans de post-doc en France, nous sommes obligés de partir à l’étranger pour continuer à faire de la recherche

Laurent W. soutient sa thèse d’océanographie en 2010. Il est recruté cette même année pour un post-doc d’un an au CNRS, renouvelé une fois en 2011. Il obtient ensuite un nouveau contrat de CDD chercheur d’un an dans la même équipe. Son supérieur, très satisfait de son travail, souhaite renouveler son contrat mais le CNRS refuse de peur d’avoir à lui proposer un emploi stable ultérieurement. Laurent est alors obligé de faire appel à un juriste du CNRS qui menace l’institut d’aller au tribunal s’il ne fournit pas de raison valable pour ce non renouvellement. Laurent finit par avoir le droit de signer son ultime contrat. Il a aujourd’hui obtenu un CDD de chercheur de 5 ans… en Allemagne.

Entre 2010 et 2014, le nombre de recrutements de chercheur-e-s et d’enseignant-e-s chercheur-se-s a diminué de 25% consécutivement à la politique d’austérité et au non remplacement des tous les départs. En parallèle, le nombre de CDD dans l’ESR a considérablement augmenté. En conséquence, l’exil des jeunes chercheurs diplômés de l’ESR ne cesse de s’accroitre depuis des années pour pouvoir continuer dans la recherche.

Est-ce une volonté de l’État français ?
Ne serait-il pas plus judicieux d’augmenter l’ouverture de postes aux concours pour garder cette force d’innovation ?
L’ESR est-elle une priorité nationale ?

L’ESR joue un rôle important dans l’avenir de notre société. L’ESR se doit d’être une des priorités nationales car elle apporte curiosité, réflexion et innovation, de ce fait, nous demandons une politique nationale de recrutement ambitieuse pour l’ESR, ainsi qu’une réflexion sur le devenir et le rôle de l’ESR en France.

Ces 3 témoignages résument à eux seuls l’état actuel de l’ESR en France. La politique menée au sein de l’ESR entraîne une destruction progressive de la recherche publique en France. La précarisation des doctorant-e-s, post-doctorant-e-s, ATER et CDD est devenue inéluctable, et détruit les fondations de la recherche d’aujourd’hui et de demain. Les plus optimistes d’entre nous espèrent ainsi décrocher un poste permanent avant leurs 40 ans quand bien d’autres y ont d’ores et déjà renoncé. Ce manque de perspective ainsi que le désintérêt total des industriels vis à vis du statut de docteur ont raison de la motivation des jeunes chercheurs, et nombreux sont ceux qui partent à l’étranger ou abandonnent simplement la recherche.

Le rétablissement de 70 millions d’euros au budget de l’ESR, par le chef de l’État, le 12 décembre 2014, n’est en aucun cas une politique nationale ambitieuse puisque ces 70 millions ont été en partie imputés sur des programmes destinés à financer la recherche (ANR). Investir durablement à travers une réorientation du Crédit Impôt Recherche dans la recherche publique et faire de la science un intérêt général et national, sont essentiels pour l’avenir de notre société, en France, en Europe et dans le monde.

Le découragement n’est pas encore total, et nous espérons que les nombreuses initiatives prises à l’échelle nationale à travers les récentes mobilisations fassent prendre conscience de notre extrême précarité, ainsi que celle de l’ESR.

L’ESR se doit de ne plus être une fabrique à précaires

Le Collectifs des précaires de l’OMP (Collectif POMP), soutenu par les doctorant-e-s, post-doctorant-es, ATER et CDD des laboratoires, centres ou instituts suivants :

Géosciences Environnement Toulouse (GET),

Laboratoire d’Aérologie (LA),

Laboratoire d’Etudes en Géophysique et Océanographie Spatiales (LEGOS),

Centre d’Etudes Spatiales de la BIOsphère (CESBIO),

Laboratoire d’écologie fonctionnelle en environnement (ECOLAB),

Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie (IRAP).


Lire sur le site collectif des précaires de l’OMP

Lire l’article publié par La Dépêche le 29/01/2015 au sujet de cette lettre : "Les enseignants-chercheurs écrivent à la ministre pour dénoncer leur précarité"




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EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité

mercredi 4 mai 2016

L’association EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité.

Comment concilier le fait d’attendre un enfant ou d’être parent quand on est en thèse ou en recherche de poste ? Quelles difficultés spécifiques voient le jour à cette occasion ? Comment l’institution académique prend-elle en charge (ou non) les jeunes chercheur.e.s confronté.e.s à ces situations ?

Ces questions nous paraissent d’autant plus d’actualité dans le contexte de la mobilisation collective contre la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche, précarité touchant particulièrement les femmes et les jeunes chercheur.e.s, en abordant une problématique qui nous semble encore peu étudiée.

Pour cela, nous avons élaboré un questionnaire qui s’adresse à tou.te.s celles et ceux qui se sentent concerné.e.s, qui sont en thèse en France ou l’ont été

Y répondre vous prendra une vingtaine de minutes.

Si vous désirez davantage de renseignements sur cette enquête, vous pouvez nous écrire à : contact.efigies gmail.com

N’hésitez pas à faire circuler ce questionnaire dans vos réseaux et auprès de vos connaissances, en particulier si elles ont quitté le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le plus grand nombre de contractuels de la FPE est dans l’enseignement supérieur

vendredi 2 décembre 2011

Selon le Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2010-2011, en 2009, (cf. tableaux p.261 et p.262) on dénombrait un total de 360 907 agents non-titulaires dans la Fonction Publique d’État (FPE). Sans compter les "Emplois statutaires de non-titulaires des ÉPA dérogatoires, dont : Pôle emploi, CROUS, INRAP, Agence de l’eau...". Pour comparaison, il y a 355 001 agents non titulaires dans la Fonction Publique Territoriale (tableau V 1.1-1, p.67).

  • 131 542 agents non-titulaires dans les différents ministères, correspondant à 107000 Équivalent Temps Plein.
  • 229 365 agents non-titulaires dans les EPA (Établissements Publics à caractère Administratif), 181807 ETP, sur un total de 348416 agents. Ce qui fait quasiment 3 fois plus de non-titulaires.
  • En 2009, il y avait 68 915 non-titulaires dans l’Éducation nationale et 75 884 dans l’Enseignement supérieur, soit le plus gros contingent de non-titulaires de tous les ministères (tableau 1.3-3, p.229).
Sur le Web : Lire sur POOLP

Droits d’inscription universitaires 2011-2012

lundi 1er août 2011

JORF n°0176 du 31 juillet 2011, page 13076, texte n° 13

Arrêté du 28 juillet 2011

  • Licence 177€
  • Master 245€
  • Doctorat 372€

Diplôme de médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique et paramédicaux 177€, 2e cycle 245€...

Tous les détails pour les autres diplômes ci-dessous :

Sur le Web : Sur legifrance.gouv.fr

Section 19 du CNU, suite et pas fin (du tout)

samedi 18 juin 2011

Agora relance le dossier "auto-promotion" qui se déroule au sein de la section 19 du Conseil National Universitaire (CNU) :

Nous vous relayions il y a quelques jours la déclaration de professeurs siégeant au sein de la 19e section du CNU et dénonçant les nouvelles auto-promotions dont elle a été le théâtre. Pour compléter cette dernière, nous reproduisons, avec sa permission, la lettre ouverte qu’Alain Quemin a adressé à ses collègues. Voilà qui devrait alimenter les discussions au prochain Congrès de l’Association française de sociologie (AFS), début juillet à Grenoble, où les principaux intéressés ne seront malheureusement sans doute pas présents…

Sur le Web : La suite sur Agora

Répression policière à l’École Normale Supérieure

mardi 19 avril 2011

Communiqué du 19 avril 2011

Alors que les grévistes allaient entamer leur 100éme jour de grève et que les négociations avec la direction suivaient leur cours, la directrice de l’ENS, Monique Canto-Sperber, a décidé d’ordonner l’évacuation des locaux occupés par les grévistes et les étudiants qui soutenaient le mouvement. A 6h, les forces de l’ordre en nombre conséquent ont délogé les occupants sans sommation en défonçant la porte. 14 personnes ont été arrêtées et sont actuellement retenues au commissariat du 5éme arrondissement.

Après le référé au tribunal administratif et les menaces quotidiennes des huissiers, la direction de l’ENS franchit un pas de plus dans la répression de ses propres salariés précaires et étudiants syndiqués et non syndiqués. Le mouvement social est déterminé à continuer la lutte et ne cédera pas aux pressions comme aux menaces physiques.

Le comité de mobilisation de l’ENS


Le comité a appelé à un rassemblement de soutien aux interpelés qui sont sorti du commissariat vers 9h30, puis à une assemblée Générale à l’ENS (45 rue d’Ulm) à 12h.

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