Le machisme implicite des chercheurs

La Science Infuse par Guillaume Frasca
jeudi 18 octobre 2012
par  antonin
2 votes

Les femmes n’aiment-elles pas la science, ou est-ce la science qui ne les aime pas ? On peut se poser la question en observant les effectifs du CNRS : en 2010, seul un directeur de recherche (l’équivalent du statut de professeur) sur quatre était une directrice, quand les femmes ne représentaient au total que 32 % des effectifs de chercheurs du premier organisme de recherche européen. Une situation similaire à celle de l’Inra ou à celles des grandes universités américaines, alors que de nombreuses études ont montré que le sexe biologique n’avait que peu d’influence sur les capacités en mathématiques et autres disciplines scientifiques. Pour y voir plus clair, une équipe de l’université Yale (constituée de deux femmes pour trois hommes) a lancé une opération de testing auprès de 127 professeurs de biologie, de chimie ou de physique aux États-Unis, afin d’évaluer les éventuelles discriminations à l’embauche d’un(e) jeune étudiant(e).

Les chercheurs américains ont soumis à leurs collègues, issus de six universités, publiques et privées, un même dossier envoyé par un ou une étudiant-e de 22 ans, prénommé John ou Jennifer, diplôme de Bachelor of Sciences (l’équivalent d’une licence) en poche, qui postule pour un poste de "lab manager" (gestionnaire de laboratoire). Le profil conçu était à dessein celui d’un candidat bon mais pas excellent, afin de se placer dans la moyenne des dossiers examinés habituellement par les sondés. Chaque participant devait évaluer la candidature selon trois critères : la compétence supposée du candidat, l’employabilité (via une proposition de salaire) et la volonté de l’encadrer.

Jennifer vs John

JPEG - 76 ko Les résultats sont sans appel : le dossier de Jennifer est systématiquement moins bien évalué que celui, pourtant identique, soumis par John. Ainsi, les chercheurs proposent de l’ordre de 2 800 euros annuels de plus à l’étudiant qu’à son alter ego féminine, et se montrent moins enclins à encadrer une étudiante. Ce biais en faveur des étudiants est partagé quels que soient le domaine de recherche, l’âge, le statut, mais plus surprenant sans doute, le sexe du chercheur qui examine le dossier. Hommes et femmes sont égaux devant les préjugés sexistes dans la science !

Comment expliquer ces différences ? Essentiellement par le fait qu’une femme est perçue comme moins compétente qu’un homme, à CV équivalent. Ce paramètre détermine à lui seul l’écart d’évaluation des dossiers de candidature. Le sexisme implicite des chercheurs, évalué par le Modern Sexism Scale, joue un rôle dans l’opinion négative sur les candidatures féminines, alors qu’il n’affecte pas le jugement porté aux hommes. Ce machisme est non intentionnel, car dans le même temps, les sondés déclarent plus apprécier les filles que les garçons... "Ces résultats soulignent le fait que les professeurs d’université ne font pas preuve d’une hostilité catégorique ou d’une aversion pour les étudiantes, détaillent les auteurs de l’étude, mais qu’ils sont plutôt touchés par des stéréotypes de genre généralisés, les conduisant de façon non intentionnelle à sous-apprécier leurs compétences et leur employabilité par rapport à un étudiant au profil identique."

Une fois le constat posé, que faire ? L’enjeu est de taille : si les jeunes étudiantes qui aspirent à une carrière dans la recherche sont plus souvent rejetées, ou suscitent moins l’envie de les encadrer et de les accompagner, elles risquent de se détourner plus encore de cette voie. L’Union européenne a voulu se saisir du problème cet été en lançant un clip... pour le moins controversé. L’avenir réside-t-il dans les thérapies "guérissant" des clichés sexistes, comme l’on pourrait amoindrir le racisme implicite ? Cette étude permet en tout cas de montrer que le nombre d’années d’études ne prémunit pas contre les préjugés qui courent dans la société.

par Guillaume Frasca (@G_Frasca)

Source : C.A. Moss-Racusin et al., Science faculty’s subtle gender biases favor male students, PNAS, 17 septembre 2012.


Lire sur le blog La Science Infuse

Crédit photo : Vancouver Island University - Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).



Commentaires

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mercredi 24 octobre 2012 à 15h54 - par  Nassera Cassade

Comme d’habitude, ce site ne me décoit pas, merci !

Nassera Cassade

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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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