Le doctorat ne rime pas toujours avec emploi

MyScienceWork Blog | 13 septembre 2012 | par Laurence Bianchini
mardi 23 octobre 2012
par  antonin
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Dans les pays membres de l’OCDE, le nombre de doctorants a augmenté de 40% en moyenne entre 1998 et 2008. En parallèle, la création de postes dans l’enseignement supérieur et la recherche se raréfie. La poursuite de carrière de ces diplômés après obtention de leur diplôme soulève donc des inquiétudes. Dans le secteur privé, les docteurs ont pendant longtemps souffert d’un manque de visibilité et de reconnaissance. Leurs compétences sont néanmoins de mieux en mieux valorisées, une amélioration qui ne compense pourtant pas des perspectives professionnelles insatisfaisantes et les frustrations de ces années d’emploi précaire.

Une version en anglais de cet article est disponible ici PhD Not Always a Job Guarantee

Les jeunes de la génération des années 80 ont souvent entendu dire qu’un grand nombre d’enseignants partirait en retraite au moment où ils entreraient sur le marché de l’emploi. Depuis, un certain désenchantement s’est installé. Cette génération Y est même parfois qualifiée de génération sacrifiée… Ce sont en effet des jeunes qui entrent dans la vie active en pleine crise économique. Une période qui se distingue en premier lieu par une crise de confiance et une défiance vis-à-vis du fonctionnement global de nos sociétés. Où sont donc ces enseignants de la génération babyboom censés céder leur place à la jeune génération en prise à une forte augmentation du taux de chômage ?

Le doctorat constitue le troisième cycle de l’enseignement supérieur. Il prépare généralement à des postes d’enseignants dans le supérieur (maîtres de conférences, professeurs) ou à des postes de chercheurs. Au carrefour entre création de nouveaux savoirs et transmission des connaissances, ces fonctions ont une importance capitale. En 2007, le taux de chômage des docteurs était supérieur à celui des diplômés de Master indiquant une augmentation du chômage avec l’augmentation du niveau du diplôme. Cette tendance anormale, qualifiée alors d’« exception française » selon le Centre d’analyse stratégique (CAS), s’est depuis inversée. Une étude du Céreq « Enquête 2010 génération 2007 » montre qu’en France en 2010 5 % des diplômés de doctorat sont au chômage trois années après leur entrée sur le marché du travail. Malgré un taux de chômage des docteurs globalement plus faible que le taux national, il faut noter que la discipline et le type de contrat déterminent fortement la facilité de l’accès à l’emploi. Le taux de chômage 3 ans après un doctorat en sciences humaines et sociales est par exemple de 12%. Au contraire, les doctorants à la frontière entre public et privé et ayant été financés par une bourse CIFRE (Conventions industrielles de formation par la recherche) trouvent beaucoup plus rapidement un emploi. En 2010, 86% d’entre eux ont trouvé un emploi en moins de trois mois.

Un article canadien concernant la poursuite de carrière des diplômés d’un doctorat et la surqualification des étudiants pose la question autrement : pourquoi tenter d’attirer les jeunes vers le doctorat si le secteur ne recrute pas suffisamment de hauts diplômés ? Le constat est qu’au Canada l’augmentation du nombre d’inscriptions en doctorat a été de 5,1% par an en moyenne entre 2004 et 2008, un chiffre que l’augmentation du nombre de postes d’enseignement dans le supérieur n’a pu absorber. Tout cela a donc pour conséquence l’allongement de la durée des emplois post-doctoraux pour ceux qui souhaitent encore intégrer la recherche académique ou l’enseignement supérieur. Les jeunes qui sortent fraîchement diplômés d’un doctorat entrent donc en compétition avec des post-doctorants qui cumulent parfois jusqu’à 6 ou 7 ans de contrat précaire pendant lesquels ils auront travaillé avec acharnement pour remplir leur CV et leur liste de publications. Une compétition injuste qui implique que les jeunes docteurs deviendront eux-aussi de vieux post-doctorants.

Cet effet d’embouteillage à l’entrée du monde académique est visible dans de nombreux pays. Aux États-Unis, cette tendance a été relativement exploitée par les centres de recherche qui embauchent une grande majorité de post-doctorants, main-d’œuvre docile travaillant sous la direction de quelques rares « tenured professors  » détenteurs d’un poste permanent. En France, selon le rapport « Repères et Références Statistiques 2012 » les effectifs ont augmenté en cursus licence et stagnent en master. En cursus doctorat, ils ont connu une augmentation jusqu’en 2007 et sont depuis en légère diminution. Le nombre d’inscrits en doctorat scientifique est quant à lui relativement constant. Les prévisions sur l’évolution du nombre de doctorants pour les années à venir sont très pessimistes et annoncent environ un tiers de doctorants en moins entre 2007 et 2017. Seul le droit serait épargné par cette désaffection.

Qu’en est-il des autres débouchés ? Au Canada seulement 7 à 8% des personnels de recherche en milieu industriel ont un doctorat. Le secteur de la recherche et développement (R&D) en entreprise n’emploie donc pas le surplus de jeunes issus des formations doctorales. En France, le problème est accru par le fait que les docteurs se retrouvent dans leur recherche d’emploi en R&D face aux étudiants d’écoles d’ingénieurs. Ces derniers sont plus jeunes et ont été formés pour l’insertion dans le milieu professionnel grâce aux techniques de présentation (quel comportement adopter en entretien, comment rédiger un CV…) et à une orientation plus appliquée de leur formation. Selon le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche et l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économique), en France « plus de la moitié des chercheurs en entreprise sont issus d’une école d’ingénieurs ». Seulement 13 % des chercheurs ont un doctorat dont près d’un quart dans une discipline de santé. En outre, parmi les docteurs hors disciplines de santé, 25 % ont effectué leur doctorat après une école d’ingénieur.

La France forme environ 11 000 docteurs par an contre 15 000 pour le Royaume-Uni et 25 000 pour l’Allemagne. Notre pays n’est pas particulièrement bien doté en termes de R&D sur son territoire. Par ailleurs l’économie de nos sociétés occidentales est très orientée vers le secteur tertiaire produisant les services et prestations. En France en 2010, 39% des diplômés d’un doctorat depuis 3 ans travaillent dans le secteur privé. Outre la R&D, les branches de métiers alternatives vers lesquelles peuvent se tourner les docteurs incluent en premier lieu la gestion de projet, la planification stratégique scientifique, l’informatique etc. Néanmoins, il semblerait que nos sociétés tertiaires ne puissent employer leurs docteurs à la hauteur de leur diplôme. On emploie alors le terme de « surqualification », désignant l’écart entre le niveau d’éducation d’un employé et les qualifications requises pour le poste qu’il occupe. Les études étant longues et parfois coûteuses, la surqualification est souvent mal vécue.

La formation doctorale est encore souvent mal connue des employeurs du secteur privé. L’Allemagne se distingue par une meilleure valorisation de ses docteurs. Depuis quelques années, plusieurs initiatives des pays industrialisés ont favorisé l’insertion des docteurs dans le secteur privé et dans différentes branches du monde du travail. En France, depuis 2009 le contrat doctoral inclut « la possibilité d’exercer des activités complémentaires au métier de la recherche, à savoir la valorisation, les missions de conseil ou d’expertise pour les entreprises ou les collectivités publiques, et bien sûr l’enseignement. » Aujourd’hui, affirme Deborah Buszard, professeur au College of sustainablility de l’Université Dalhousie, « les doctorants doivent certes continuer d’approfondir leurs connaissances dans leur discipline, mais ils doivent également acquérir des compétences plus diversifiées en matière d’entrepreneuriat, de souplesse et de compréhension de l’économie. » Les étudiants doivent se préparer en amont à la poursuite de leur carrière hors de la recherche académique.

Pour en savoir plus, nous vous invitons à visualiser notre rencontre avec trois jeunes doctorants ayant fait le choix de s’investir dans les missions doctorales


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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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