Qui sont les précaires du supérieur ?

EducPros | 30/05/2011 | par Marie Bonnaud
samedi 11 juin 2011
par  antonin
2 votes

Une loi sur la résorption de la précarité dans la fonction publique devrait être présentée à l’été 2011 devant l’Assemblée nationale. Reste à savoir quels seront ses effets sur les administratifs, les enseignants et les chercheurs contractuels, qui composent aujourd’hui une bonne partie des équipes des établissements du supérieur. ATER, contractuels, post-docs, vacataires : état des lieux de ces précaires du supérieur et de ce qu’ils traduisent de son fonctionnement.

Un an après la promesse de Nicolas Sarkozy de faire disparaître progressivement tous les contractuels de la fonction publique, l’accord signé le 31 mars 2011 par le ministre François Baroin, l’ancien secrétaire d’État Georges Tron et six organisations syndicales fait naître beaucoup d’attentes dans l’enseignement supérieur.

Il devrait déboucher sur la présentation d’une loi cet été qui définira les contours du dispositif : “Nous attendons de ce nouveau cadre qu’il stabilise la situation de nombreux personnels contractuels, reconnaît Sophie Béjean, présidente de l’université Bourgogne-Dijon et présidente de la commission des moyens et des personnels de la CPU. Mais pour cela, il faut aussi que l’État s’engage financièrement et compense les charges supplémentaires que ces ‘CDIsations’ vont entraîner pour les établissements.” Le sujet est d’autant plus sensible que les universités autonomes crient déjà à la disette et à la sous-dotation de moyens.

 Précaires : combien de bataillons ?

Dans ce contexte, combien de personnes seront concernées sur l’ensemble des précaires du supérieur ? Bien difficile de faire des paris. Leur nombre est déjà en soi sujet à caution. Alors que l’enquête réalisée en février 2009 par l’intersyndicale avançait la fourchette de 45.000 à 50.000 précaires (soit environ 20 % des effectifs), le ministère tablait plutôt sur 37.000. Et malgré l’obligation faite désormais aux universités autonomes de produire des bilans sociaux, la photographie sur le plan national reste floue.

Cette difficulté tient aussi au fait que les visages de la précarité sont multiples : “Il y a d’un côté des situations que l’on pourrait qualifier de naturelles, celles de l’entrée dans le monde de la recherche à travers le contrat doctoral ou un poste d’ATER, et puis il y a les situations plus complexes où des postes administratifs sont occupés par des contractuels à défaut de l’être par des fonctionnaires, poursuit Sophie Béjean. Même si dans le cadre de la loi sur l’autonomie, les universités ont développé une vraie politique RH en direction de ces contractuels, à la fois en tenant compte de l’évolution des carrières et en leur garantissant l’octroi de primes.”

Là encore, c’est la question cruciale de la répartition de l’enveloppe budgétaire qui est posée, avec, au cas par cas, des choix stratégiques d’externalisation de tâches comme le nettoyage, le gardiennage, la restauration, etc. Ces évolutions se sont d’ailleurs traduites sur le terrain par de fortes mobilisations syndicales, à l’UMPC, à l’ENS ou ailleurs.

 Une recherche avec de plus en plus de contractuels

Dans un même mouvement, les syndicats et les collectifs comme SLU ou SLR dénoncent un financement de la recherche de plus en plus arrimé à une logique de “projets”. Sont visés notamment les projets ANR, qui multiplient les équipes hybrides formées autour d’un cœur de titulaires entourés de contractuels, recrutés (pour le projet) sur divers métiers de la recherche : “Ce sont des CDD, voire des activités rémunérées à la tâche, qui sont ainsi multipliés”, écrit le collectif PECRES, qui signe un livre récent “Recherche précarisée, recherche atomisée”, ajoutant que si l’ANR “ne communique pas le nombre précis de CDD qu’elle crée chaque année”, son bilan social indique pour 2008 que les dépenses de rémunération constituaient la première destination de ses financements (à hauteur de 49,1 %). Les derniers chiffres officiels (2006) sont ceux publiés par l’OST (Observatoire des sciences et techniques). Celui-ci estime que les enseignants-chercheurs contractuels représentent 23 % de l’ensemble des effectifs des universités (et que trois quarts d’entre eux sont des doctorants).

Mais tout porte à croire que ces cinq dernières années, la recherche contractuelle s’est développée tant à l’université que dans les organismes de recherche. Avec, à la clé, une forte instabilité des débuts de carrière. À l’image du parcours chaotique de Julien H. (alias “Antonin”, cofondateur du collectif PAPERA). À 36 ans, il est de ces jeunes chercheurs qui, après avoir obtenu un doctorat en neurosciences, s’est retrouvé à enchaîner les contrats de post-docs dans un institut de recherche. Jusqu’au jour où il a claqué la porte, fatigué qu’on ne lui propose aucune perspective de carrière. Aujourd’hui, il est au chômage et s’oriente plutôt vers la recherche dans le privé en France et surtout à l’international : “Un post-doc ne peut pas espérer construire une carrière française en enchaînant les contrats sur plus de quatre ans, car sa candidature est alors immédiatement retoquée aux comités de sélection ou aux commissions de qualification. Le problème est de se retrouver trop isolé et de ne pas publier assez.”

 Les vacataires en roue de secours

Dernier chaînon du système : les vacataires, ces “enseignants” (doctorants, professeurs du primaire ou secondaire, journaliste, etc.) appelés à la rescousse pour prendre en charge quelques heures de cours. “Le LMD a introduit une forte élasticité des parcours universitaires, les étudiants pouvant construire leur année à la carte. Voyant que leur cours est très demandé, les maîtres de conférences doivent souvent recruter à la va-vite un vacataire en renfort”, soutient Emmanuel Saint-James, président de Sauvons la recherche.

La plupart du temps, le recrutement se fait par le bouche à oreille ou bien en passant par les réseaux sociaux ou des sites de diffusion – comme la mailing-list de l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP) – et dans des temps records, parfois une ou deux semaines avant le début du cours. Les syndicats dénoncent régulièrement des conditions de recrutement tout à fait illégales : système de prête-nom pour pouvoir recruter une personne au-delà de 28 ans n’ayant pas d’emploi principal (ce qui est pourtant la règle) ; multiplication des vacations dans différents établissements (ce qui est là aussi interdit) ; sous-traitance à un vacataire d’heures complémentaires facturées à l’enseignant-chercheur en charge du cours et reversées de la main à la main.

Autre inégalité de traitement : la rémunération. Alors que le décret statutaire d’avril 2009 des enseignants-chercheurs établit une égalité de rémunération entre les TD et les TP, ce n’est pas le cas pour les vacataires (pour les TD : 40,91 euros brut de l’heure/TP : 27,26 euros brut). Une situation régulièrement dénoncée par la CJC (Confédération des jeunes chercheurs), qui craint que ce déséquilibre ne conduise les équipes dirigeantes des universités à mobiliser en priorité les vacataires sur les TP pour des raisons économiques : “Le ministère estime que grâce aux RCE [responsabilités et compétences élargies], les établissements peuvent, sur la base du volontariat, appliquer de leur propre chef l’équivalence de traitement pour les vacataires. Mais faute de moyens, seules quelques universités l’ont fait. La situation reste donc en général très discriminatoire”, précise-t-on à la CJC. Preuve que la lutte contre la précarité doit être un objectif partagé tant par l’État que par des établissements autonomes et responsables.

Vacataires, des situations très précaires

“Les vacations, c’est à la débrouille, résume Julien H. Souvent les vacataires sont très isolés parce que leur seul contact, c’est le MCF qui les a recrutés. Ils viennent juste faire leurs cours et ne connaissent personne.” Et même quand il y a contrat de travail, celui-ci indique le nombre d’heures de présence devant élèves mais pas les heures de réunion ou de jury avec l’équipe pédagogique ni le temps des corrections de copies.

Parfois les situations deviennent à la limite de l’ubuesque, comme dans cette grande université parisienne : “Quand j’ai commencé, mon contrat stipulait 60 heures annuelles de cours, comprenant 50 heures de cours et 10 heures pour tous les à-côtés, payées 36,40 euros nets de l’heure. Puis, à la rentrée 2009, mon service est tombé à 50 heures ! Or si on fait le total entre la préparation des cours, les corrections, les réunions et les cours proprement dits, j’arrivais facilement à 180 heures de travail, ce qui revient à un taux horaire de 13 euros nets ! Le tout payé avec plus de six mois de retard”, explique Ory Lipkowicz, professeur de philosophie titulaire dans le secondaire depuis 17 ans, qui effectuait des vacations jusqu’en février 2011, date où il a démissionné pour protester contre ses conditions de travail.


par Marie Bonnaud


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Illustration par Aaron Nace (2011)



Commentaires

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jeudi 27 décembre 2012 à 12h52 - par  Christian P

Je vous remercie pour tous ces renseignements Marie.

Christian Pellerin

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vendredi 1er juillet 2011 à 15h16 - par  Marie

Je suis docteur un biologie moleculaire et apres avoir fait un premier post-doc en France, je suis maintenant au Royaume-Uni pour un deuxieme post-doc.

J’ai bien publie pendant ma these, mais malheureusement le chef de mon premier post-doc a garde toutes mes recherches sous le coude et bien que j’ai quitte le labo en ayant redige un papier, il ne l’a toujours pas publie. Donc me voila en Angleterre, sans papier du premier post-doc et en train de batailler pour reussir a publier.

Malheureusement pour nous post-doc, nos publications sont notre carte de visite, et sans ca on peut oublier le CNRS, ou un poste d’enseignant chercheur si on veut rentrer en France. Mais honnetement est-ce que ca vaut vraiment le coup de revenir en France ? Le salaire brut d’un CR2 est entre 2200 et 2600 euros. Je trouve cela lamentable qu’apres un bac +10/12 (selon le nombre de post-doc) on ait un salaire pratiquement identique que celui des professeurs qui enseignent dans des colleges/lycees (bac +4/5). Je ne dis pas qu’ils devraient etre payes moins, mais nous certainement plus.

Et combien de postes sont ouverts au CNRS chaque annee ? Pour combien de candidats... Je trouve que le systeme est mal fait. On nous encourage tous a faire des theses, forcement pour le labo c’est super, ils ont des mains et un cerveau pour trois ou quatre ans. Apres pour ce qui est de notre avenir, je ne suis pas sure du tout que ce soit un souci majeur pour nos encadrants... Une selection devrait peut etre se faire avant, a l’image des concours du CAPES ou l’on sait que une fois que l’on a passe le concours on a un poste. Pourquoi pas faire cela pour les these, ca nous eviterait de nous embarquer dans un si long cursus avec si peu de debouches.

Ce qui est d’autant plus deplorable c’est que nous post-doc, nous avons pour la plupart la trentaine et nous sommes dans l’incapacite d’avoir une situation stable, de savoir dans quelle ville et quel pays nous vivrons dans deux-trois ans, ni d’acheter un logement.
Et quand on est une femme c’est encore pire, envisager une grossesse est un pari difficile a prendre. Meme si des bourses nous permettent d’avoir un conge maternite et meme des amenagements d’horaire une fois mere on perd forcement de la vitesse et on a du retard dans nos travaux de recherche. Nos chances de publier bien et seule en tant que premier auteur se retrouvent fortement appauvries. Notre CV aussi...

Alors bien sur, on peut nous dire que si on veut vraiment on peut y arriver. C’est sur, mais au prix de quels sacrifices ? Est ce qu’on s’est battu autant d’annees pendant nos etudes pour encore batailler et trouver des contrats de deux-trois ans. La situation a l’etranger n’est pas vraiment meilleure, mais au moins les contrats de post-doc sont plus longs et sont mieux payes (ex UK et USA)

La conclusion de tout ca pour moi : j’arrete. Meme si j’ai beaucoup aime travailler a la paillasse, que j’adore ce metier j’en ai marre. Ma formation a coute cher a l’Etat francais, mais tant pis, il m’a laissee tomber de toute facon.

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EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité

mercredi 4 mai 2016

L’association EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité.

Comment concilier le fait d’attendre un enfant ou d’être parent quand on est en thèse ou en recherche de poste ? Quelles difficultés spécifiques voient le jour à cette occasion ? Comment l’institution académique prend-elle en charge (ou non) les jeunes chercheur.e.s confronté.e.s à ces situations ?

Ces questions nous paraissent d’autant plus d’actualité dans le contexte de la mobilisation collective contre la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche, précarité touchant particulièrement les femmes et les jeunes chercheur.e.s, en abordant une problématique qui nous semble encore peu étudiée.

Pour cela, nous avons élaboré un questionnaire qui s’adresse à tou.te.s celles et ceux qui se sentent concerné.e.s, qui sont en thèse en France ou l’ont été

Y répondre vous prendra une vingtaine de minutes.

Si vous désirez davantage de renseignements sur cette enquête, vous pouvez nous écrire à : contact.efigies gmail.com

N’hésitez pas à faire circuler ce questionnaire dans vos réseaux et auprès de vos connaissances, en particulier si elles ont quitté le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le plus grand nombre de contractuels de la FPE est dans l’enseignement supérieur

vendredi 2 décembre 2011

Selon le Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2010-2011, en 2009, (cf. tableaux p.261 et p.262) on dénombrait un total de 360 907 agents non-titulaires dans la Fonction Publique d’État (FPE). Sans compter les "Emplois statutaires de non-titulaires des ÉPA dérogatoires, dont : Pôle emploi, CROUS, INRAP, Agence de l’eau...". Pour comparaison, il y a 355 001 agents non titulaires dans la Fonction Publique Territoriale (tableau V 1.1-1, p.67).

  • 131 542 agents non-titulaires dans les différents ministères, correspondant à 107000 Équivalent Temps Plein.
  • 229 365 agents non-titulaires dans les EPA (Établissements Publics à caractère Administratif), 181807 ETP, sur un total de 348416 agents. Ce qui fait quasiment 3 fois plus de non-titulaires.
  • En 2009, il y avait 68 915 non-titulaires dans l’Éducation nationale et 75 884 dans l’Enseignement supérieur, soit le plus gros contingent de non-titulaires de tous les ministères (tableau 1.3-3, p.229).
Sur le Web : Lire sur POOLP

Droits d’inscription universitaires 2011-2012

lundi 1er août 2011

JORF n°0176 du 31 juillet 2011, page 13076, texte n° 13

Arrêté du 28 juillet 2011

  • Licence 177€
  • Master 245€
  • Doctorat 372€

Diplôme de médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique et paramédicaux 177€, 2e cycle 245€...

Tous les détails pour les autres diplômes ci-dessous :

Sur le Web : Sur legifrance.gouv.fr

Section 19 du CNU, suite et pas fin (du tout)

samedi 18 juin 2011

Agora relance le dossier "auto-promotion" qui se déroule au sein de la section 19 du Conseil National Universitaire (CNU) :

Nous vous relayions il y a quelques jours la déclaration de professeurs siégeant au sein de la 19e section du CNU et dénonçant les nouvelles auto-promotions dont elle a été le théâtre. Pour compléter cette dernière, nous reproduisons, avec sa permission, la lettre ouverte qu’Alain Quemin a adressé à ses collègues. Voilà qui devrait alimenter les discussions au prochain Congrès de l’Association française de sociologie (AFS), début juillet à Grenoble, où les principaux intéressés ne seront malheureusement sans doute pas présents…

Sur le Web : La suite sur Agora

Répression policière à l’École Normale Supérieure

mardi 19 avril 2011

Communiqué du 19 avril 2011

Alors que les grévistes allaient entamer leur 100éme jour de grève et que les négociations avec la direction suivaient leur cours, la directrice de l’ENS, Monique Canto-Sperber, a décidé d’ordonner l’évacuation des locaux occupés par les grévistes et les étudiants qui soutenaient le mouvement. A 6h, les forces de l’ordre en nombre conséquent ont délogé les occupants sans sommation en défonçant la porte. 14 personnes ont été arrêtées et sont actuellement retenues au commissariat du 5éme arrondissement.

Après le référé au tribunal administratif et les menaces quotidiennes des huissiers, la direction de l’ENS franchit un pas de plus dans la répression de ses propres salariés précaires et étudiants syndiqués et non syndiqués. Le mouvement social est déterminé à continuer la lutte et ne cédera pas aux pressions comme aux menaces physiques.

Le comité de mobilisation de l’ENS


Le comité a appelé à un rassemblement de soutien aux interpelés qui sont sorti du commissariat vers 9h30, puis à une assemblée Générale à l’ENS (45 rue d’Ulm) à 12h.

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